Chapitre 1

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Kiara

Mon chauffeur soupire pour la troisième fois en se tournant vers moi. Comme si ça allait m’aider. Ma main est posée sur la poignée depuis… quoi ? Cinq minutes ? Dix ? J’en sais rien. Le temps est flou quand t’essaies de ne pas craquer. Je pourrais descendre. C’est juste une portière. Un geste simple. Alors pourquoi j’y arrive pas ? Ma gorge se serre. Cette foutue boule qui revient, encore. Toujours là. Avec elle, les images. Les cris. Le métal. Le feu. Et les regrets. Surtout les regrets... et la douleur. Je ferme les yeux une seconde.

Respire. Inspire. Expire. Comme il me l’a appris.

Tu es plus forte maintenant.
Tu as fait des progrès.
Tu vas y arriver.

Trois mois de thérapie pour en arriver là, et me voilà bloquée devant une putain de portière. Pathétique. J’ouvre les yeux. Le portail est ouvert. Est-ce qu’il m’a vue arriver ? Sûrement. Sa voiture est là. Impossible de la rater. Luxe, arrogance, perfection brillante sous le soleil. Garée juste à côté d’une décapotable rouge. Neuve. Éclatante. Mon estomac se tord violemment. Qui est là ? Je détourne les yeux, mais trop tard. L’image est déjà gravée. Je déteste les voitures. Je les hais au point d’en avoir la nausée.

Un nouveau soupir agacé de mon chauffeur. Je serre les dents. C’est quoi son problème ? Il a été payé. Bien payé. Avec un pourboire qui vaut probablement plus que sa patience. Mais non. Monsieur est pressé. Comme si sortir de cette voiture était simple. Comme si revenir ici ne me détruisait pas de l’intérieur. Mes doigts tremblent légèrement quand j’appuie enfin sur la poignée. Le clic résonne trop fort dans ma tête. Ça y est. Trop tard pour reculer. L’air extérieur me frappe immédiatement. Plus froid que dans mes souvenirs. Ou peut-être que c’est moi. C’est censé être un nouveau départ. Un soulagement. Alors pourquoi j’ai l’impression de me jeter volontairement dans un gouffre ?

Tu dois accepter.
Tu dois te pardonner.
Sa voix résonne dans ma tête. Mon psychologue.

J’ai envie de rire. Ou de hurler. Je sais même plus. Me pardonner ? La bonne blague.

Je referme la portière à peine sortie. Ma valise touche presque le sol quand le chauffeur démarre en trombe, pneus qui crissent, comme s’il fuyait quelque chose. Ou quelqu’un. Connard. Je lui adresse un doigt d’honneur sans même réfléchir, réflexe automatique, presque rassurant. Puis je me retourne. Et elle est là. La maison. Ma maison. Imposante. Silencieuse. Comme si rien ne s’était passé. Comme si elle ne gardait pas encore les traces de mon chagrin. Ma gorge se noue un peu plus. Mes doigts se referment sur la poignée de ma valise jusqu’à en blanchir les phalanges. J’ai promis de ne pas pleurer. Alors j’avale. Je ravale tout. Les larmes, la peur, la culpabilité. Je prends une grande inspiration. Et j’avance.

À chaque pas, mon cœur se fissure un peu plus. Cet endroit me détruit… et pourtant, il m’a manqué. Lui m'a manqué. Et pourtant je suis seule. Et cette solitude, je la mérite. Comme la douleur. Comme les souvenirs. Comme tout le reste. J’ai pas le droit d’être heureuse. Je me l’interdis.

— Kiara !

Je sursaute presque. Je force un sourire. Le genre rassurant. Le genre faux. Le genre que j’ai perfectionné en thérapie. La porte s’ouvre à la volée. Mon père. Toujours pressé. Il déverrouille sa voiture à distance en marchant vers moi, déjà à moitié parti.

— Salut papa.

Ma voix sonne normale. Presque. Il est même pas sept heures trente et il est déjà en retard. Costume gris foncé parfaitement ajusté. Cravate rouge. Montre hors de prix. Lui, rien n’a changé. Le boulot. Toujours le boulot. Je sais déjà comment va se passer sa journée. Et sa nuit. Il rentrera vers deux heures du matin. Peut-être plus tard. Peut-être pas du tout. Comme d’habitude. J’ai envie de le prendre dans mes bras. Juste une seconde. De sentir qu’il est là. Qu’il me voit. Qu’il m’aime. Pas comme un dossier à gérer. Pas comme un problème à régler. Juste… comme sa fille.

BRISÉE Où les histoires vivent. Découvrez maintenant