Consécration

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Dandelions - Ruth B. 

Lorsque j'avais ouvert les yeux le lendemain matin, l'odeur de Granger parfumait agréablement les draps qu'elle avait partagés à mes côtés, et pourtant il ne restait rien de la douce chaleur de son corps. Je passai une main gelée sur mes tempes douloureuses, me rappelant vaguement qu'elle s'était relevée quelques heures après que nous nous soyons couchés pour repartir auprès de ses amis. Pas à Poudlard, mais auprès d'eux, là où elle ne serait plus en sécurité nulle part. Je tournais le visage sur ma droite, témoignant de ce lit vide de sa présence. Son oreiller portait encore en son centre la marque creuse de son passage, comme si lui non plus ne voulait pas oublier qu'elle avait été là. Sur le tissu blanc contrastait une mèche de cheveux qui tournait sur elle-même en de longues pirouettes de danseuse de ballet, aussi longue et fine que gracieuse et ronde. Je la saisissais délicatement entre mon pouce et mon index, comme si j'avais peur de la briser. Je ne le sentais presque pas entre mes doigts tant cet unique cheveu était fin. La lumière dorée de ce début d'après-midi qui transperçait ma fenêtre faisait ressortir ses reflets de feu sur le brun profond qui constituait sa base. Je faisais tourner le cheveu entre mes doigts au-dessus de mon visage alors que j'inspirai profondément, laissant les ondulations de cette boucle danser dans des pirouettes en des cercles parfaits.

Outre les sensations désagréables dont j'étais fort familier de la gueule de bois, je sentais un poids trop lourd sur mon poitrail, comme si l'incertitude de sa sécurité dans le futur venait m'écraser de toutes les angoisses que cela réveillait en moi. J'entre-ouvrais mes lèvres pour laisser passer plus d'air dans mes poumons, une tentative vaine de dissiper ce poids en moi. Lorsque j'expirai, la mèche de cheveu vola entre mes doigts. Je détestais la façon dont je me sentais.

Une part de moi, la plus faible, se languissait déjà de sa présence, de son odeur, de son contact. Du simple fait de la savoir là, tout près de moi. Dans ma maison, dans mon lit, à mes côtés. De pouvoir tendre la main et la toucher, de pouvoir tourner les yeux et la regarder, de pouvoir prêter attention à la douceur de sa voix aux tonalités cassées que j'aimais tant. Cette part de moi en demandait plus. Cette part de moi voulait qu'elle revienne cette nuit, et encore la suivante, et toutes celles d'après. Cette part faible de moi avait mal, mon ventre comme contracté de la savoir loin de moi, et pourtant pas assez loin pour autant.

Cela était propre à une autre part de moi, celle qui avait le poitrail lourd. Cette part-là était terrifiée, et désirait simplement qu'elle disparaisse. Que je puisse la cacher loin, tellement loin qu'elle ne serait pas même consciente de ce qu'il se passerait sur cette Terre. Que personne ne puisse l'approcher, que personne ne puisse jamais tenir l'un de ses cheveux entre ses doigts comme je le faisais, que personne de mal intentionné ne puisse jamais ne serait-ce que poser les yeux sur elle. Et cette part de moi était absolument horrifiée, écrasée par l'anxiété du futur qu'elle me proposait désormais. Elle serait vue de tous. Tous essayeraient de l'attraper. De la tuer. Cette part de moi aussi, elle avait mal.

Puis il y en avait une autre, encore différente. Celle-ci était celle qui me permit de sortir de mon lit ce matin-là, parce qu'elle utilisait autant la colère contre Granger que l'amour pour ma famille pour aiguiser son déterminisme. C'était là ma priorité, ma famille. Mes amis qui avaient tout risqué, jusqu'à leurs familles à eux et leurs propres vies pour moi. Pour m'accompagner dans ce cauchemar et s'assurer que je ne serai pas seul à traverser ces ténèbres effroyables. Je le leur devais à eux, d'être inébranlable. Cette part de moi le ressentait au plus profond d'elle, et faisait preuve d'une détermination qui ne laissait que peu de place au doute. En situation de crise, je les choisirai eux. En situation de crise, j'agirai pour eux. Au détriment des autres. De tous les autres. Même à son détriment à elle.

Et tout cela, ces trois parties de moi et toutes leurs émotions et inquiétudes co-existaient en moi comme une famille dysfonctionnelle forcée de vivre sous le même toit tandis que personne ne s'entendait vraiment avec qui que ce soit. Je soupirai et passai mes mains sur la peau de mon visage que j'étirai. Je savais quelle partie de moi devait emporter la partie, pour autant les autres étaient présentes malgré tout. Je tentais d'organiser mon esprit encore embué, et bien trop fatigué pour le rôle que j'endosserai bientôt officiellement.

DollhouseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant