Dompter le monstre

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Il y avait peu de choses qui pouvaient m'atteindre comme le pouvait la douleur de Theodore. Bien peu de choses pouvaient m'être douloureuses comme l'était le fait de constater que mon frère n'allait pas bien. Pourtant, ce qui était pire encore, c'était de savoir d'une part que j'étais responsable de cette douleur, et d'autre part que désormais, je ne pouvais plus rien y faire pour l'amoindrir. Ce soir-là, il ne me permit pas de l'aider, tout simplement parce qu'il n'y avait rien que je pouvais faire ou dire pour atteindre ce but utopiste.

Dès que Blaise avait quitté le salon, le visage porté bas et les yeux noircis par sa douleur sourde, Theodore m'avait dit aller se coucher. J'avais essayé de le retenir. Il s'était retourné vers moi, et m'avait adressé un sourire qui m'avait brisé probablement plus que tout le reste encore. Il m'avait adressé le genre de sourire faible et forcé que vous voyez vos proches vous adresser dans les moments où il n'y avait plus d'espoir. Ce genre de sourire quand il ne restait plus rien que la douleur, mais qu'ils continuaient de vous aimer, et qu'ils ne voulaient pas vous inquiéter. Mais vous, vous le voyez très bien. Il ne m'avait pas menti en me disant qu'il allait bien, cela il ne le faisait jamais. Il m'avait dit « ça va aller ». Je supposai que le futur hypothétique et incertain faisait que d'une certaine façon, puisque ce n'était pas encore arrivé, ce n'était pas un mensonge en soi. Pourtant, il n'avait pas eu l'air de croire ces mots lui-même. Je l'avais regardé s'éloigner de moi et partir dans sa chambre dans laquelle je savais qu'il ne trouverait pas de repos, et mon cœur s'était encore douloureusement brisé.

Seul au milieu du salon, je m'étais trouvé fatigué, très fatigué d'avoir le cœur constamment brisé ces derniers mois. Je ne savais pas s'il était possible de mourir d'un cœur brisé, mais ces derniers jours, j'avais commencé à me poser la question. J'avais commencé à me demander, quand bien même le corps continuerait de fonctionner, jusqu'à quel point un homme pouvait-il se faire briser le cœur, encore et encore, et continuer de vivre ? Jusqu'à quel point un homme pouvait-il être abimé, mais continuer de fonctionner ? Existait-il un certain point où cela était tout simplement trop, et où le corps finissait lui aussi par lâcher à cause des blessures du cœur, où alors était-ce pire encore, et pouvions-nous vivre jusqu'à la fin sans qu'il ne reste plus rien de notre cœur, avec pour seule attente une délivrance qui n'arriverait pas ?

Je pensais à mon égoïsme. Je pensais à mon égoïsme de ne pas avoir pu supporter une vie sans lui, et la façon dont je l'avais obligé à rester sur Terre avec moi alors qu'il avait perdu plutôt deux fois qu'une sa raison de vivre. Je me demandais combien de temps il parviendrait à vivre sans son cœur, lui aussi. Je me demandais comment il parvenait encore à respirer, comment son corps faisait pour physiquement rester en vie en connaissant la douleur constante qui l'assaillait désormais. Je me demandais jusqu'où l'ironie des Dieux pouvait aller, en nous laissant vivre jour après jour, nous faisant croire qu'il nous appartenait de créer notre Destin, tout cela pour ne faire que nous enfoncer au plus profond des enfers avant même que l'on ne mette un pied dans la tombe.

Je me demandais combien de temps encore je me supporterais, sachant ce dont j'étais coupable. Je pensais à Theo et Pansy. Je pensais à leur amour, debout dans le salon désormais vide de toute présence réconfortante, ma culpabilité pour seule compagnie. Je pensais à l'amour qu'ils avaient l'un pour l'autre, et à la force que cela était pour eux. La force que cela avait été pour eux pendant toutes ces années, avant que je ne foute tout en l'air. Ainsi que leur plus grande faiblesse, à l'un comme à l'autre. Pourtant je le voyais aujourd'hui, il n'y avait rien de moins naturel que le fait qu'ils soient séparés. Que le fait qu'ils ne s'aiment plus comme ils s'aimaient. Il n'y avait rien de moins naturel que le fait que ces deux-là soient séparés. Elle lui permettait d'avancer. Elle lui permettait d'avoir la force de continuer. Elle était la source la plus brute qui pouvait être de sa force inhumaine. Elle était la source même de sa bestialité. Je l'avais vu chez son oncle. Je l'avais vu dans la cathédrale. Je l'avais vu quand je lui avais ramené son corps à nouveau en vie. La force de son amour pour elle faisait de lui le guerrier le plus dangereux de tous les temps. Elle était le trésor qu'il se devait de protéger. Le trésor auquel il ne pouvait pas faire défaut. Le simple fait qu'il l'aime à ce point lui donnait toute la volonté et la détermination dont il n'avait jamais eu besoin pour se battre, peu importait les circonstances ou ses adversaires. Et je savais que j'étais cela pour lui aussi. La kryptonite du guerrier. Et il était la mienne.

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