Préparation

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Je ne savais pas si cela avait été ses mots, leur profondeur terrifiante ou leur douceur indécente, ou si cela avait été la force surprenante avec laquelle elle continuait de croire en la personne qu'elle supposait bonne que j'étais qui m'avait séduit, ou bien encore tout autre chose que j'aurais sûrement pu théoriser dans cet esprit qui ne cessait jamais de ressasser qui m'avait poussé à la toucher, mais c'était fait. Il ne servait plus à grand-chose de m'empoisonner le cerveau avec des raisonnements alambiqués pour comprendre, ou pire, justifier mes actions passées, il ne me restait plus qu'à en assumer les conséquences.

Ce que je savais, c'était que nous faisions désormais alliance, et que si nous étions découverts, le fait que je sois amoureux d'elle serait probablement la moins pire des charges qui seraient retenues contre moi par le Seigneur des Ténèbres. Ce que je savais également, c'était que je la voulais entraînée. Faire alliance avec nous était dangereux, tout autant que la Guerre en elle-même. Si nous étions découverts, il n'y aurait pas que mes amis et moi qui serions punis. Elle le serait aussi. Elle devait pouvoir se défendre. C'était dans cette perspective que j'avais décidé, lorsque cela était possible pour elle, qu'elle vienne s'entraîner avec Theo en qui j'avais une plate confiance en matière de combat.

Finalement, ce que je savais également, c'était qu'autant que les mots de Pansy m'avaient remué, je ne parvenais pas à m'autoriser une continuité dans ma relation avec Granger. Si ce n'était plus tant la peur d'être découvert qui m'empêchait d'agir sur mes sentiments, c'était désormais la peur de ne pas pouvoir me faire confiance à moi-même. Je me sentais plus déterminé que jamais à faire quoi que ce soit que j'aurai à faire pour Theo, mais les blessures qu'avaient laissé mon impuissance dans la Tour d'Astronomie devant elle et celles de ce qui en avait suivi étaient toujours actives en moi. Quand bien même je me savais rationnellement absolument et totalement prêt à faire le pire sous ses yeux à elle désormais, une part de moi plus émotionnelle continuait d'être effrayée à l'idée que je sois à nouveau réduit à cette même impuissance si je m'autorisai à l'aimer sans dresser de barrière entre nous.

C'était là quelque chose de particulier, les traces que pouvaient laisser les expériences négatives sur moi. Quand bien même je savais qu'il s'agissait du passé, quand bien même je me savais désormais absolument inarrêtable pour protéger mon frère, peu importait ce que j'aurai à faire, peu importait à quel point je devrais me tuer de l'intérieur, moi et tout le reste du monde, peu importait à quel point je me l'étais désormais largement prouvé, je continuais d'avoir peur de ne plus en être à ce point capable si je l'autorisai vraiment à entrer dans mon cœur sans restriction. Pansy avait parlé d'excuses et de lâcheté, et si auparavant cela avait pu être le cas, je n'avais pas l'impression que ce l'était encore. C'était simplement une terreur profonde de ne pas pouvoir faire tout ce que j'avais à faire pour m'assurer de la survie de mon frère. C'était les restes de ce qu'il s'était passé ce soir-là. Les traces latentes de la pire souffrance que je n'avais jamais ressentie. Et peu importait à quel point je me savais différent désormais, quelque chose à l'intérieur de moi demeurait bloqué à ce soir-là. A l'impuissance dans laquelle je m'étais retrouvé parce qu'elle avait été là, et toute l'horreur qui en avait découlée. Les nuits, je continuais de revoir Theodore perdre la tête dans cette cathédrale. Je continuais de cauchemarder de sa gorge tranchée alors qu'il me regardait. Je me revoyais frapper son torse inlassablement. Je ressentais encore la douleur physique dans mon corps, et celle, pire encore, émotionnelle de le perdre. Si je fermais les yeux trop longtemps, je ressentais à nouveau le désespoir horrifique qui s'était emparé de moi quand j'avais supplié les Dieux pour sa vie. Ce n'était pas qu'une question de volonté de ma part d'intégrer Granger pleinement à ma vie, c'était un blocage à la fois physique et psychologique de m'autoriser à être en réelle relation avec elle à cause de ce qu'il s'était passé. Certaines personnes appelaient cela un trauma. J'avais tendance à considérer cela comme de l'instinct de survie, afin que ce qu'il s'était passé d'affreux ne puisse jamais plus se reproduire. Et après tout, qu'y avait-il de plus naturel et d'incontrôlable que l'instinct de survie ?

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