L'Ange

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Une seconde. Une seule seconde. Une seule seconde durant laquelle je n'avais pas senti la constante et crispante activation continue de mon corps. Une seule seconde après mon carnage durant laquelle je n'étais pas assommé par l'état d'urgence incessant de mon corps. Une seule seconde pendant laquelle le corps de Theodore ne m'avait plus semblé connecté au mien. Le corps humain n'était pas fait pour cela. Il n'était pas censé supporter cela, ni mon corps, ni celui de Theodore. L'état d'alerte dans lequel mon corps était continuellement soumit depuis maintenant des heures n'était censé durer que quelques minutes, lors de la confrontation directe au danger. Ensuite, c'était censé retomber, et là déjà, lorsque c'était le cas, l'activation du corps était telle que les personnes ressentaient souvent un abattement et une fatigue extrême qui avait du sens. C'était inhumain. Être constamment dans cet état d'alerte, la respiration aussi accélérée que le rythme cardiaque, les intestins tordus et les muscles contractés, la nausée constante et la sensation vertigineuse d'être sur le point de tomber. Parce que son corps m'appelait. Oui, c'était inhumain, et si j'étais tout à fait honnête je ne savais pas combien de temps mon propre corps serait capable de le supporter, sans même parler du sien. Il avait subi un doloris qui l'avait plongé dans l'inconscience avant d'être enfermé dans une cage qui le torturait constamment. Inhumain, il n'y avait pas d'autres mots.

Le vent frappait violemment mon visage maintenant que j'avais retiré mon Masque depuis que Ragnar avait pris de la hauteur sur les villages en feu que j'avais détruits. Je sentis une larme couler sur mon visage, se mêlant avec mes sueurs froides qui ne pouvaient pas cesser, elles non plus. Son cœur tiendrait-il seulement ? Le corps humain n'était pas fait pour endurer tant de souffrance, moins encore pendant tant de temps. Était-il possible que son cœur finisse par lâcher, trop épuisé par cette torture qui n'en finissait pas ? Avait-il au moins pu récupérer un peu de l'endoloris qu'il avait subi, ou est-ce que cette nouvelle torture ne faisait que rendre les choses pires encore sur un corps déjà trop affaibli ? Est-ce qu'il allait avoir la force physique de tenir, lui et son corps ? Une nouvelle nausée monta en moi en un reflux gastrique que je retenais à l'intérieur de moi. Je me savais incapable de manger en l'état, et il fallait que je garde des forces pour lui. Je venais d'en dépenser beaucoup en magie noire, et je ne pourrais pas me reposer tant qu'il ne me serait pas rendu. Tant que son corps ne cesserait pas de m'appeler. Tant que je ne le saurais pas en vie, et en sécurité.

Le soulagement minime que je venais de ressentir après avoir massacré ces innocents s'était déjà dissipé depuis trop longtemps, et il ne restait plus que la terreur. D'une sommation télépathique, j'ordonnai à Ragnar de se rendre à nouveau à notre Quartier Général. Tout ce qu'il restait de moi, il fallait que je lui donne. Tout ce que je pouvais lui apporter, il fallait que je lui offre. Peu importait ce que cela me coûterait à moi, cela n'avait pas la moindre espèce d'importance. C'était lui qui souffrait, moi je ne goûtais que les miettes de sa souffrance.

Alors Ragnar vola dans la nuit, à travers les nuages et à travers les étoiles sans que je ne puisse me permettre d'apprécier une goutte de la vue qu'il m'offrait. Je me rendais compte d'à quel point le monde me semblait triste et laid, lorsque Theodore n'était pas à mes côtés. Je me rendais compte d'à quel point il n'y avait rien qui pouvait éveiller mon intérêt lorsque Theodore n'était pas à mes côtés. Encore une fois, je me rendais compte d'à quel point je n'avais pas d'avenir s'il n'était plus à mes côtés.

Je me précipitais à l'intérieur de la grotte dès que nous étions arrivés à ses pieds. Je savais que si je me faisais prendre, je serai certainement puni sans la moindre merci, mais peu m'importait. Il fallait que je parvienne à lui offrir un peu de répit, autant que je le pourrais, pour permettre à son corps de récupérer et à son cœur de se reposer, ne serait-ce qu'un instant. Le Quartier Général était vide lorsque j'y arrivais. La nuit toucherait bientôt à sa fin, et je supposai que tout le monde dormait bien au chaud dans leurs lits. Theodore n'avait pas ce luxe. Je me dirigeai avec hâte vers les cachots où je savais désormais qu'il était, passant devant nos prisonniers entassées, une larme perlant sur ma joue de ressentir sa douleur et ses appels désespérés. Le cœur lourd, j'ouvrais la porte du cachot où il était gardé, lui aussi prisonnier. J'utilisais toutes les forces qu'il me restait pour ne pas tomber à genoux d'horreur devant la vue qui s'imposait devant moi. Il était recroquevillé dans sa cage, gémissant faiblement de douleur tandis que son corps tremblait comme une feuille. Je devais arriver jusqu'à lui. Je courrai jusqu'à lui avant que mes jambes ne me cèdent devant ce spectacle abominable, et me laissai tomber à genoux juste devant sa cage. Les larmes perlèrent sur mes joues alors que j'étais confronté à son visage contrit par la douleur. Du sang séché avait coulé de son nez et tâchait ses lèvres. Ses yeux étaient fermés, ses jambes recroquevillées sur son torse alors qu'il était allongé sur le côté. Mon frère...

DollhouseOù les histoires vivent. Découvrez maintenant