-Rose-
Je ramasse les dernières bouchées qu'il reste au fond de mon assiette sous le regard attentif d'Aron. Il m'énerve. Et sa nouvelle obsession de contrôler tous mes faits et gestes m'énerve aussi. Je n'ai pas besoin de lui, je n'en ai jamais eu besoin. Je ne sais pas pour qui il se prend mais ce n'est pas mon bienfaiteur, alors il n'a aucun droit de regard sur la manière dont je mène ma vie.
Je sens la nourriture remplir mon estomac et je réprime une grimace. Je ne suis pas censée avoir le droit de faire ça. Non seulement je me trahis, mais je le trahis lui.
Papa.
Et cette idée est insoutenable. Il ne peut pas être parti et moi vivre comme si de rien n'était, rire, danser, chanter, profiter de chaque jour qui passe. Ce serait comme l'oublier, et jamais je ne me le permettrai. Il vivra à travers moi, je le porterai comme un oiseau blessé. Et si pour ça il faut que mon corps plie l'échine alors qu'il en soit ainsi, j'avais déjà refusé ma vie avant qu'il n'y entre. Mais maintenant je ne peux plus la reprendre, pas sans lui, il a été ma seule raison de vivre, et je ne tends qu'à le retrouver, alors comprenez que chaque acte clément envers moi-même ajoute des secondes au compte à rebours de nos retrouvailles.
Je ne veux plus me battre, je suis résignée. Mon corps est à cette table tandis que mon esprit est allongé sur le béton. C'est la nuit, il pleut à torrent, les voitures passent sans cesse, m'éblouissent avec leur phare, mais elles ne vont jamais dans le bon sens, elles passent à côté de moi, jamais sur moi. Tandis qu'une supplique de résignation flotte dans l'air, une mélodie murmure de se laisser mourir, que personne ne vienne me secourir, ou s'ils viennent, c'est seulement pour m'abattre, comme on abat dans les boucheries, froidement et sans discernement.
Alors lever la tête et voir ces yeux, ceux qui crient de ne pas abandonner, c'est comme enfoncer le clou, peut-être qu'il y croit, mais ça me rappelle seulement à quel point, moi, je n'y crois plus et que je ne veux plus y croire. Mes espoirs ont été déçus trop de fois, mes joies effacées par les peines et mes volontés tordues par les obligations. Il faudrait tout recommencer, depuis le commencement, mais ce que je suis à l'heure actuelle ne vaut pas le coup de se démener. Je suis trop abîmée pour pouvoir encore faire quelque chose. Une sorte de cause perdue qui n'existe qu'à travers les autres. Et il n'y a pas beaucoup d'issues pour les causes perdues... pour ne pas dire qu'une seule.
- C'est à moi d'honorer ma part du marché, maintenant. Aron se lève, débarrasse brièvement et va s'avachir sur le canapé dans un faux-semblant de normalité. Comme si cette situation était parfaitement anodine.
Je le suis, m'assoie en face de lui et comme à mon habitude, je me prête au jeu. Que pourrais-je faire d'autre de toute manière ?
— Je t'écoute.
Il passe une main dans ses cheveux pour mettre de l'ordre dans ses pensées, il doit probablement se demander par où commencer.
— Comme tu le sais, je suis allé au Vietnam avec Arthur, on s'y est rendu pour enquêter sur le meurtre d'un diplomate. L'affaire devait être simple, rien de plus normal, un gars qui a vrillé et qui s'en ait pris à l'autre sphère. Donc on rencontre un proche de la victime et il nous emmène à l'hôpital, là où on peut voir le corps. La première chose qui nous frappe, c'est la précision de la balle, elle a été tirée par un sniper et elle est arrivée pile entre ses deux yeux alors même qu'elle est parvenue depuis l'arrière. Ce n'est pas un coup de chance. Une balle tirée de cette manière, il n'y a qu'un professionnel qui en est capable. Ou peut-être toi si tu t'appliques. Lâche-t-il avec un sourire provocateur, sûrement dans le but de faire redescendre la tension, mais je suis trop concentrée sur ce qu'il dit pour réagir à ses blagues.
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DÉSERTEURS
RomanceAu sein des réseaux criminels, un nom détonnait : Rose Anderson. N'importe quelle personne vivant dans ce côté du monde connaît ce nom là. Vol, escroquerie, mensonge, manipulation, tout ce que renferme l'humanité de plus sombre, est son terrain de j...
