« Vous vous lasserez »

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-10 décembre 1643-

Je me réveille doucement à l'aube, replaçant les draps vers moi.
Les flammes de la cheminée éclairent faiblement ma chambre.
J'aperçois Laure, de dos, en train de faire quelque chose sur ma coiffeuse.

- Laure ? dis-je d'une voix ensommeillée.

Elle se retourne brusquement et replace ce qu'elle tenait entre ses mains dans un de mes tiroirs.

- Je... Pardon, ma Reine... Je peux vous expliquer.

- Que faisais-tu ?

Elle baisse la tête honteusement en entremêlant ses doigts.
Ses lèvres fines sont serrées.
D'épaisses mèches de cheveux sortent de son chignon et viennent se placer lourdement devant ses yeux.

- Je... je me parfumais ma Reine. Avec l'un de... de vos produits.

- Lequel ? je demande, indifférente.

- Celui à la framboise, chuchote-t-elle, intriguée que je ne l'embrouille pas.

- C'est pour cela que tu sens toujours cette odeur ! je m'exclame en me relevant.

- Sûrement... votre altesse. Vous ne m'en voulez pas ? ajoute-t-elle, le regard rivé sur ses souliers.

- Pourquoi je t'en voudrais ? J'en ai des tas et celui-là n'était pas mon favori...

- Était ?

- Oui, il est pour toi. Je ne l'utilise pas et tu as l'air de l'apprécier alors prends-le.

Elle plonge ses yeux dans les miens, méfiante, tentant d'y déceler une quelconque ironie.
Je m'avance vers elle, le regard insistant.

- Vous... me l'offrez ?

- C'est très clairement ce que j'ai dit, dis-je, impatiente qu'elle saisisse le flacon.

- Je vous remercie ma Reine.

Elle récupère le parfum, toujours méfiante et quitte mes appartements pour rejoindre sa chambre et y déposer mon présent, en faisant une révérence avant de sortir.

Je m'assieds lourdement devant ma coiffeuse, attendant que des servantes viennent me préparer.

Enfin prête, je jette un regard tendre aux deux petits nourrissons engourdis par le froid. Je remonte l'épaisse fourrure sur leurs petites épaules frêles avant de quitter la pièce pour déjeuner.

Le soleil n'est pas encore visible et un vent glacial règne dans le château.
Je frissonne avant d'entrer dans la pièce où déjà tout le monde est assis.
Je souris brièvement en me plaçant entre Aréna et Natasha. J'entame le déjeuner tout en observant Philipp.
Il est en retrait, ne sachant pas un mot de français, il se contente de sourire lorsque l'on lui pose une question. Tout dans sa manière de se comporter et de manger, me rappelle Edward.
Je me tourne alors vers Aréna, en inspirant de manière à lui faire comprendre que je commence une conversation.
Elle me jette un regard, s'essuyant la bouche.

- Bonjour Aréna, comment vous portez-vous aujourd'hui ?

- Plus que mieux, on m'a fait l'annonce d'un bal dans quelques jours ! On m'a aussi chargée de la décoration et de toute la disposition du banquet ainsi que du t-

Je n'écoute plus ce qu'elle dit. Je me contente de l'observer faire des grands gestes théâtraux. J'attends que ses lèvres arrêtent de bouger pour reprendre :

- Fort bien. J'ai une question pour vous.

- J'écoute.

- Pourquoi vouliez-vous vous entretenir avec ma dame de compagnie ?

Elle me regarde étrangement avant de replacer une mèche derrière son oreille. Elle sourit, gênée, puis se reprend :

- Eh bien, votre... dame de compagnie avait l'air très sérieuse et impliquée dans son travail... Enfin... Vous savez... Vous m'en aviez parlé...

J'hoche la tête rapidement en signe qu'il faut qu'elle abrège.

- Aussi, j'ai voulu vérifier si vos dires étaient exacts.

- De quel droit vous permettez-vous de douter de ce que je dis ? dis-je froidement.

- En fait... J'ai plutôt pensé qu'un jour vous vous lasserez d'une femme comme elle. Et comme mon personnel ne me convient pas, je me suis dit que votre servante... Enfin, votre dame de compagnie pourrait très bien me servir à votre départ.

- Laure n'est pas une marchandise que l'on peut utiliser à sa guise.

- Oui, je le sais très bien mais si un jour vous ne la désirez plus dans vos pattes, faites moi signe.

- Je n'y manquerai pas alors, je lance sèchement avant de retourner dans ma chambre.

J'ignore pourquoi je suis de si mauvaise humeur ce matin...
Les couloirs me paraissent tellement froids. Pourtant ce sont exactement les mêmes que je parcourais, étant fillette, avec Léon.
Léon ! Il faut absolument que je le revoie... Et son fils, dont je suis la marraine, que je n'ai jamais vu...
Ainsi que sa femme.

Troublée dans mes pensées, je trébuche sur un plis de tapis.
Quelques gardes accourent vers moi.

- Vous allez bien, mademoiselle ?

- Oui, ça va, je grommelle. Pensez juste à remettre correctement les tapis lorsque ceux-ci sont mal arrangés !

- Nous y veillerons, m'assure un garde.

Je passe rapidement mes mains sur ma robe pour effacer des éventuelles poussières dessus.
Remets en place ma coiffure et monte les escaliers.
Mais avant que je puisse atteindre ma chambre, une main m'agrippe le poignet. Je me retourne, furieuse.
Je tombe sur Éric. S'il croit que j'ai encore de la patience pour avoir une conversation avec lui !

- Vous n'allez pas arrêter de me suivre, Éric ! Qu'attendez-vous de moi ?! Je n'ai pas le temps pour vos sottises.

- J'attends beaucoup de choses de vous, s'exclame-t-il l'air rieur. Mais patience... Pour le moment, je souhaite juste vous offrir ceci.

Je fronce les sourcils, intriguée. Que me réserve-t-il ?

- Qu'est-ce ?

- C'est une bague, Eléonore.

Ô que mon nom sonne mal dans sa bouche ! J'inspire profondément pour me calmer avant de murmurer :

- Je suis une femme mariée.

- C'est un fait que je n'ignore pas, ma chère, mais ça n'empêche que je peux vous offrir un présent.

- Bien, c'est très gentil de votre part, dis-je en prenant la bague, m'apprêtant à partir.

- Pas si vite, laissez-moi vous la mettre, je veux m'assurer que vous la portez bien, sourit-il en me prenant la main.

Je le laisse faire sans ciller. Je n'ai plus le courage de riposter.

Il relâche doucement ma main, puis me regarde intensément.
Je soutiens son regard avec force.
Je suis plus puissante que lui, je le sais.

- Vous ne me déstabiliserez pas, Éric.

- Peut-être pas maintenant... Mais quand vous serez toute à moi-

- Pour que je sois toute à vous, il faudrait que je sois votre femme.

- Mais vous le serez bientôt, ne vous inquiétez pas, très chère !

- Ah ça ! Vous ne m'aurez jamais ! je m'écrie en me dirigeant vers ma chambre.

- Oh que si, je vous aurai, Eléonore ! l'entends-je hurler. Vous ne m'échapperez pas !

Je referme la porte derrière moi, apeurée. Je souffle un bon coup avant de me décoller de la porte pour me retrouver avec une Laure complètement stupéfaite de mon état.

- Je vais bien, dis-je, la devançant sur une question inévitable.

Je m'empresse de retirer la bague de mon doigt avant d'aller m'entraîner au piano.
Je ne porte plus qu'une seule bague. Celle d'Edward. La plus belle de toutes...

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