Six mois plus tard...
Elle applaudit lorsque son frère reçut son épée et son bouclier. Derrière elle, ses parents faisaient le nez. Comme prévu, l'entrée de Willow dans l'armée ne provoquait pas une joie débordante chez eux. Omphale redoubla d'enthousiasme lorsque Nerva obtint à son tour ses armes. Juchée en haut des remparts en compagnie des autres personnes qui assistaient à la longue cérémonie, elle en oubliait presque le froid qui lui mordait la peau.
Ses vêtements épais la protégeaient mais les rafales soufflaient avec deux fois plus de violence au sommet des murailles. Des flocons de neige épais se collèrent dans ses cheveux et d'autres voltigèrent en contrebas pour s'écraser sur les pavés. Dans la cour de la forteresse s'alignaient des rangées et des rangées de nouvelles recrues, droites et fières.
Il s'agissait surtout d'adolescents et de jeunes adultes mais aussi d'hommes et de femmes dans la fleur de l'âge et parfois de personnes âgées. Ils portaient tous un uniforme gris de la tête aux pieds, symbole de leur neutralité. Omphale le trouvait atroce, sans la moindre esthétique, mais les soldats n'avaient pas à être beaux, malheureusement pour eux.
Les rois et les reines qui assistaient à la cérémonie prononcèrent un discours qu'Omphale n'entendit pas depuis les hauteurs, à cause du vent qui mugissait dans ses oreilles. Dès que les nouvelles recrues rompirent les rangs, elle descendit pour rejoindre son jumeau et son ami en essayant de ne pas glisser sur une plaque de verglas.
C'était l'hiver le plus rude depuis des décennies d'après les anciens. Les réserves fondaient comme neige au soleil et ils se serraient tous la ceinture. Le printemps ne serait pas meilleur, sans parler de l'été !
- Bravo pour votre entrée dans l'armée les garçons ! cria-t-elle en arrivant à leur niveau.
- Il suffisait d'avoir plus de seize ans et de savoir signer en bas d'un document, rien de bien compliqué, expliqua Willow. Le plus divertissant arrive dans deux jours : nous allons effectuer des sessions d'entraînement sous l'œil attentif des maîtres d'armes. Gordon sera parmi eux d'ailleurs, avec les chevaliers dragons de la vieille génération. Ils vont classer les recrues en fonction des résultats, on va pouvoir s'amuser un peu.
- Combien est-ce que vous êtes pour l'instant ? s'enquit Omphale.
- Environ mille, répondit Nerva. Ce n'est qu'un début, certaines recrues ne sont pas encore arrivées, comme les treize espoirs.
Ce nom éveilla la curiosité d'Omphale. Les tablettes de fer les mentionnaient, ces treize enfants aux capacités spéciales avec la constellation du dragon dans le dos. Son père avait eu pour mission de les repérer autrefois. Et maintenant ils venaient, signe que la confrontation approchait. A quoi est-ce qu'ils ressemblaient ? Étaient-ils de jeunes adultes semblables à elle ou des surhommes sûrs de leur force ? Elle penchait pour la première option. En dehors des dieux, personne ne pouvait être sûr de sa puissance.
- Il n'y a pas qu'eux, ajouta Willow. Des renforts vont venir des contrées les plus isolées du pays. On raconte que les tribus du désert envoient certains de leurs jeunes guerriers nous épauler, surtout les Hérances. Le nord aussi se mobilisent, malgré les interdictions répétées du souverain de Notterey. Nous ne servirons pas à grand-chose contre Phosphoméra et Noximence mais nous pourrons au moins protéger la population.
Il leva son épée et se cacha derrière son bouclier, face à Nerva. Son ami ne répondit pas à sa provocation, plongé dans ses pensées. Omphale le trouvait de plus en plus songeur. Il se repliait sur lui-même à mesure que l'hostilité envers la prophétie se détournait contre lui. On accusait souvent le dragon noir et son jumeau de tous les maux.
Le mécontentement grondait et Nerva constituait le bouc émissaire idéal. Il n'osait pas se défendre si on l'attaquait, par peur de blesser ses agresseurs et que la situation se retourne contre lui en aggravant les choses. Omphale et Willow l'accompagnaient autant que possible pour éviter ces incidents mais ils ne l'escortaient pas en permanence et ce qui devait arriver arrivait.
Des hématomes décoraient souvent son corps malmené mais il souriait, pour donner le change. Omphale détestait ça. Il refusait de dénoncer ses agresseurs alors qu'elle mourrait d'envie de les attraper pour leur apprendre le vrai sens du mot souffrance.
Le jumeau de Nerva ne faisait rien pour l'aider. Umbriel passait plus de temps dans les forêts qu'avec son frère. Il ne le soutenait pas, ce qui enrageait Omphale. Même après des années, leur lien ne s'était pas développé. Il restait embryonnaire, fragile. Il lui arrivait de songer que c'était la faute d'Umbriel, qui délaissait Nerva alors que ce dernier croulait sous le poids de la haine.
Leurs parents les rejoignirent et interrompirent ses réflexions moroses. Ils faisaient l'effort d'arborer un sourire, malgré son côté un peu forcé. Ils ne parvenaient pas à accepter l'idée que leur progéniture quittait le nid. Leur personnalité protectrice les empêchait de constater à quel point Willow et Omphale avaient grandi.
- Cette épée n'est pas mal mais je pense que ta grand-mère t'en offrira bientôt une neuve pour te féliciter, dit Aymeric à son fils en détaillant l'arme qu'il tenait encore au poing.
Willow acquiesça et demanda :
- Vous allez rester un moment à la forteresse d'Amaris, n'est-ce pas ?
- Oui, un très long moment. Nous avons pour ordre d'entraîner les treize espoirs ici. Ils arrivent tous dans les jours à venir, Alaric les a convoqués. Il a déjà assigné chacun d'eux à un maître, expliqua Lysange.
- Ils savent se battre au moins ? insista Willow.
- Ils ont tous eux des parcours de vie très différents. Certains se débrouillent mieux que d'autres mais nous nous chargerons d'équilibrer les niveaux, déclara leur père. Leur potentiel ne réside pas dans leurs aptitudes au combat. Notre objectif est de découvrir leur don et de les aider à le développer pour qu'ils viennent en aide aux habitants d'Amaris leur de l'affrontement crucial. Il faut qu'ils parviennent à s'unir pour nous défendre, selon ce qui est écrit sur les tablettes.
Omphale et sa famille poursuivirent leur discussion sur les treize espoirs tandis qu'Ezimaël et Zacharie rejoignaient Nerva. Ils serrèrent le jeune homme dans leur bras, débordants de bonheur.
- Nous sommes très fiers de toi, dit Zacharie.
Nerva rayonnait. Il ne s'offusqua même pas de l'absence de son frère, sans doute aussi habituelle pour lui que les nuages dans le ciel.
Ils prirent tous possession des lieux à la tombée de la nuit. Des braseros brûlaient aux quatre coins de la forteresse pour chasser le froid glacial et les serviteurs s'activaient pour loger tout ce beau monde à la bonne place.
Omphale obtint une petite chambre au troisième étage, dans l'aile gauche réservée aux femmes. Grâce à une lettre au roi Alaric, elle avait obtenu un poste dans la nouvelle bibliothèque de la forteresse. Les premiers ouvrages, achetés à prix d'or sur tout le continent, arriveraient bientôt. Elle était chargée de les cataloguer et de les ranger par section.
Son jumeau et Nerva dormait dans l'aile gauche, dédiée aux hommes. L'aile centrale contenait les parties communes avec la fameuse bibliothèque, une salle d'arme mais aussi une gigantesque pièce destinée aux réunions d'urgence et aux annonces.
Les entraînements destinés à déterminer le niveau des nouvelles recrues dura une longue semaine. Omphale observa la plupart d'entre eux du haut des remparts, malgré la neige. Elle couchait ensuite le résumé de ces exercices sur papier, assise en tailleur sur son lit.
Comme prévu, son frère et Nerva montrèrent des aptitudes exceptionnelles pour toutes les formes de combat. On les plaça dans le groupe des meilleures recrues, qui ne leur arrivaient pourtant pas à la cheville. De toute manière, personne n'était en mesure de battre Willow. Nerva parvenait à lui tenir tête mais s'inclinait toujours après des échanges acharnés.
Omphale le soupçonnait de pouvoir mieux faire et de perdre par peur de blesser son ami. Nerva maniait les armes, et surtout la lance à double tête, avec autant de dextérité que de célérité mais il était dépourvu de hargne. En revanche leur père ne s'était jamais confronté à Willow et Omphale se demandait souvent qui des deux l'emporterait.
D'ailleurs, son père surveillait étroitement son jumeau. Il réclamait un résumé de sa journée à chaque repas et exigeait des détails auprès de Gordon, maître d'armes désigné par le roi pour s'occuper des petits prodiges.
Un beau matin, alors qu'Omphale admirait les prouesses à l'épée de son frère et de son meilleur ami, un groupe étonnant s'avança dans la cour enneigée. Certains avançaient à pied dans la neige épaisse, d'autres à cheval. Une poignée d'entre eux arrivèrent en carrosse et un duo dominait tout le groupe, juché sur un dragon d'eau.
A vue d'œil, ils venaient des quatre coins du continent et n'avaient pas du tout le même statut social. Le cœur d'Omphale s'emballa alors qu'elle les comptait : ils étaient treize.
Les entraînements s'interrompirent, on courut chercher les chevaliers dragons qui prendraient ce beau monde en charge. Omphale descendit de son perchoir et rejoignit discrètement son frère et Nerva.
- Ils ont l'air à peine plus âgés que nous, constata Willow.
La jeune femme ne répondit rien. Elle scrutait les visages des treize espoirs pour les graver dans sa mémoire, excitée de rencontrer ces futures figures historiques. Les chevaliers dragons, plantés en ligne, se présentèrent enfin aux nouveaux venus.
Aymeric effectua un discours de bienvenue et les appela à tour de rôle pour confier chaque espoir à un chevalier dragon. Ceux qui montaient le dragon d'eau furent placés sous la bonne garde de Zacharie. Il les serra contre lui avec une certaine familiarité, à la manière des gens du désert. Un léger sourire passa sur le visage d'ordinaire stoïque de Nerva.
- C'est Aubérie et Calixte. Ils vivent au château du royaume des Dragons, j'ai déjà joué avec eux par le passé. Ils sont un peu malicieux mais pas méchants.
Aymeric hérita lui aussi de deux apprentis, alors que ses compagnons d'armes en prenaient qu'un sous leur aile, pour des raisons de répartition. Une jeune femme à la chevelure noire tressée de plumes se présenta au demi-dieu, ainsi qu'un gigantesque jeune homme blond aux larges épaules. La première dégageait une aura de mystère et le second paraissait franchement mal à l'aise. Gordon, en bon instructeur, cria :
- Le spectacle est terminé, on se remet au travail ! Votre bras ne se musclera pas en pendant le long de votre corps !
Willow et Nerva se détournèrent des treize espoirs alors qu'Omphale s'approchait de l'attroupement. Les maîtres et les apprentis nouaient leur premier contact, qui passait plus ou moins bien. Elle remarqua la réticence évidente d'Alaman face à une jeune femme brune au regard bicolore.
Drapée de fourrures chaudes, chaussées de bottes hautes à crampons métalliques, elle venait sans conteste de l'extrême nord d'Amaris. D'après les souvenirs d'Omphale, il n'y avait qu'une seule femme parmi les treize espoirs qui habitait dans le nord : une Valserye.
Pauvre oncle Alaman ! Il avait du mal avec les femmes de son ancien clan. Omphale espéra que celle-ci ne lui donnerait pas du fil à retordre. Elle essaya d'entendre des noms, de jauger les premières réactions. Son père l'arrêta dans son travail d'enquête avec un :
- Qu'est-ce que tu fabriques Omphale ?
- Je prends acte de ce moment historique, répondit-elle. Les débuts sont toujours les plus importants. Je dois les vivre pour les écrire avec le plus d'exactitude.
Il n'essaya pas de l'éloigner. Son père la savait têtue, il avait abandonné l'idée de lui tenir tête depuis des années. Elle assista donc aux premiers mots que son paternel adressa à ses apprentis. Elle se détacha du petit groupe quand ils s'éparpillèrent un peu partout pour discuter entre maître et apprenti sans que des oreilles indiscrètes comme les siennes les épient.
En désespoir de cause, elle s'isola dans la bibliothèque encore vide et coucha cette rencontre essentielle sur papier avant d'en oublier les détails. Elle gratta de nombreuses pages, se corrigea souvent, ajouta des notes dans les marges. Elle acheva ce premier jet alors que le soleil déclinait. Dans la cour, les soldats s'entraînaient toujours.
Les treize espoirs mangèrent avec eux dans la salle des festins qui accueillaient six tables. Cinq se côtoyaient, encadrées de bancs. La sixième trônait sur une estrade en pierre. Des chaises confortables et rembourrées servaient de sièges pour celle-ci. Elle accueillait les hôtes de marque tels que les rois et reines ou encore certains seigneurs. Elle était inoccupée ce soir, à l'inverse des cinq tables en contrebas qui ne désemplissaient pas.
Un soldat partait, un autre le remplaçait. Ils dégustaient ce soir une soupe avec plus de bouillon que de légumes. Willow parvint à attraper un morceau de pain qu'il partageait avec sa sœur et Nerva. Les trois comparses se réunirent plus tard dans la chambre de la jeune femme, comme ils en avaient l'habitude en fin de journée.
Ils jouèrent aux cartes, plaisantèrent beaucoup, échangèrent des anecdotes. Nerva s'en alla le premier. Contrairement à Omphale et Willow, il avait besoin de ses huit heures de sommeil pour être en forme. Elle se lança dans une bataille contre son jumeau, peu désireuse d'aller se coucher alors que la nuit était encore jeune.
- J'ai parlé avec les deux nouveaux apprentis de père, dit son jumeau.
- Comment sont-ils ?
- La femme, Tania, est sympathique. Elle vit dans les marais de Talenza. J'ai l'ai visité quand j'étais petit, c'est une terre aussi mystérieuse que surprenante. Il règne une atmosphère particulière là-bas, on se sent un peu coupé du monde...Le grand gars un peu maladroit s'appelle Waldemar. Il est issu d'une famille de noble de Notterey.
- Ça ne lui pose pas de problème de nous rejoindre alors que son roi critique la forteresse d'Amaris et empêche les volontaires originaires de Notterey de s'enrôler ?
- D'après ce que j'ai compris, il n'a pas eu trop le choix. Son père l'a jeté un carrosse et l'a envoyé tout droit vers la forteresse d'Amaris. C'est un grand gaillard assez costaud mais il a l'air d'une timidité maladive. J'ai eu de la peine à le mettre en confiance.
- J'espère qu'ils arriveront à trouver leur place à la forteresse d'Amaris...Ils n'ont pas des allures de combattants, ça m'effraie un peu qu'on les arrache à leur famille pour les jeter parmi nous en espérant que tout se passera bien, soupira Omphale. C'est un peu irresponsable.
- Le roi Alaric a estimé que c'était ce qu'il y avait de mieux. Les retirer à leurs parents trop tôt aurait causé des mécontentements.
Omphale gagna un roi à son frère. Elle possédait maintenant les quatre dans son jeu. Elle pluma peu à peu son jumeau alors qu'il gagnait au départ. Leur situation actuelle ressemblait à un jeu de la bataille. Ils possédaient des cartes puissantes en main mais qui sait si l'ennemi ne parviendrait pas à toutes les ravir jusqu'à ce qu'il ne leur reste plus rien ?
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Chevalier dragon, tome 4 : La guerre d'Amaris
FantasyDepuis la disparition de Lysange, Aymeric n'a qu'une idée en tête : la retrouver. Cela l'amènera à coopérer avec une vieille connaissance afin d'infiltrer le repaire du dragon rouge et sauver sa compagne. Cependant le temps presse et la fin du monde...
