L'intervention d'Aymeric détourna Willow de sa contrariété. Partir pour le nord ? Avec l'arrivée imminente de Noximence et Phosphoméra ?
- Pour quelle raison ? s'enquit-il.
- Afin de te sauver. La prophétie vient du nord, de la tribu des Valseryes. Grâce à Alaman et Alya, nous savons qu'ils existent là-bas des prêtresses de Libraca capables de prédire l'avenir. Nous allons leur demander de s'entretenir avec leur dieu pour qu'il nous indique une autre voie qui n'implique pas ta mort.
Le jeune homme croisa les bras sur le torse, sceptique. Découvrir un autre futur en s'adressant directement au dieu du savoir ? Cela lui parut futile. Ses parents souhaitaient lutter contre le destin, contre des événements qui dépassaient les dieux eux-mêmes ! C'était de la pure folie. Il allait s'opposer mais croisa le regard suppliant de sa mère.
Il ravala son refus et serra les dents. Aymeric était têtu et sa mère l'aimait trop pour entendre raison. Il demanda :
- Quand est-ce que vous partez ?
- Demain, à l'aube. Tu viens avec nous, accompagné de ton jumeau. Il est hors de question que tu demeures dans la forteresse avec le dragon noir dans les parages, expliqua son père. Alya va nous accompagner, pour garantir notre sécurité.
Cette fois, Willow ne put se contenir. Il se redressa de toute sa hauteur, plein de colère.
- Je suis un soldat d'Amaris. Je n'ai pas le temps de manquer les entraînements pour un voyage futile.
- Ce voyage futile peut sauver ton jumeau. Ta mort n'est peut-être rien à tes yeux mais est-ce que tu ne te soucies pas de celle du dragon d'or ?
L'argument d'Aymeric le toucha en plein cœur. Willow ne pouvait pas nier cette connexion étrange qui l'avait lié à Aurélius dès le premier regard. C'était comme s'il possédait encore son corps mais qu'il partageait son âme avec son frère. Malgré les paroles rassurantes d'Aurélius sur sa mort future lors de leur partie de chasse, Willow n'avait pas l'esprit tranquille.
Comment un être venu au monde si récemment, si calme et si doux acceptait déjà sa fin avec sérénité ? Aurélius méritait de vivre encore de longues années, jusqu'à ce que la vieillesse le conduise naturellement dans le domaine des morts.
- Très bien, capitula-t-il. Mais quelle que soit la prédiction que Libraca délivrera à travers la bouche des prêtresses, vous devrez l'accepter. Si le futur qu'il propose met en jeu des vies pour sauver la mienne, je m'y opposerais.
Il embrassa sa mère sur le front, adressa un signe de la tête sec à Aymeric et quitta la chambre. Il regagna la sienne, où Aurélius patientait sur le lit, assis en tailleur. Il affichait une expression lointaine, comme si sa conscience flottait dans une dimension inaccessible à d'autres que lui. Il cligna des yeux au moment où Willow ferma la porte derrière lui.
Comment vont tes parents ?
- Ils sont désespérés et ils gaspillent le peu de temps qui nous reste à la recherche d'une solution qui n'existe pas. Nous partons dans le nord demain, chez les Valseryes. Tu pourras voler une journée entière ?
Oui, je possède bien plus de vitalité qu'un dragon ordinaire. Je suis plus proche d'une divinité que d'un mortel, ça offre son lot d'avantages.
- Parfait. Une fois là-bas reste toujours près de moi et ne t'approche d'aucune femme. Elles ont des mœurs particulières et ça ne les gênerait pas de t'enfermer chez elles jusqu'à ce que la mort te délivre d'elles.
Ça a l'air amusant présenté sous cet angle. J'ai hâte de les rencontrer.
Un rictus naquit sur le visage de Willow. Son jumeau était soit profondément optimiste, soit terriblement inconscient. Il n'avait jamais eu la chance de rencontrer les Valseryes, contrairement à Omphale. Sa sœur se souvenait encore du jour où ces formidables guerrières avaient posé un pied au château des gardes pour effectuer le test de sang sur l'œuf d'or. Elles n'étaient pas restées plus de deux jours mais aucun homme n'avait osé croiser leur chemin ou les regarder dans les yeux. La meneuse du groupe, la mère d'Alaman et d'Alya, s'était montrée particulièrement redoutable. D'après Omphale, le seul à l'avoir charmé grâce à son caractère doux comme celui d'un agneau était Hydronoé.
Willow mourrait d'envie de rencontrer ses femmes guerrières impitoyables, réputées pour leur adresse au combat. L'une d'elles accepterait-elle de défier un homme ? Il voulait vaincre une Valserye avant de mourir. Praeslia avait tant vanté leur supériorité à la guerre qu'il désirait en juger par lui-même.
Il s'enroula dans une fine couverture et dormit sur le sol, son sac de voyage sous le crâne en guise d'oreiller. Amagmalion lui avait appris à s'endormir n'importe où en un temps record, peu importe la température, le bruit et les tracas internes. Un assassin qui se respecte est un assassin qui sait surmonter l'inconfort, disait-il souvent. Willow ferma l'œil en un rien de temps et se réveilla alors que le soleil pointait à peine à l'horizon.
Aurélius dormait sur ses deux oreilles, enroulé dans ses ailes. Willow prépara discrètement des vêtements chauds pour le nord qu'il fourra dans son sac de voyage. Il alla aussi en chaparder dans la réserve. Elle était fermée à clé mais il la crocheta avec une épingle à nourrice qui ne le quittait jamais. Il dénicha des vêtements qui semblait à la taille d'Aurélius et ramena le fruit de son larcin dans sa chambre.
Il secoua son jumeau en douceur. Aurélius émergea du sommeil à une vitesse prodigieuse. Il se redressa, le regard déjà alerte. Il sourit à Willow et dit mentalement :
J'ai rêvé que je mangeais une montagne de chevreuils. C'était délicieux.
- Il n'y a pas de chevreuils là où nous allons mais des bêtes bien plus grosses que tu vas adorer. On les appelle des rennes. C'est un peu plus poilu avec des cornes plus plates mais c'est tout aussi savoureux.
Nous en chasserons quelques-uns ? le questionna son jumeau avec de la convoitise au fond des prunelles.
- Pourquoi pas ? Nous en garderons un ou deux pour les Valseryes. D'après Omphale, c'est malpoli d'arriver chez les gens les mains vides. Ne me demande pas pourquoi : c'est une de ses traditions sociales bizarres dont l'utilité m'échappe. Pour en revenir au voyage, je t'ai préparé un sac avec des vêtements de rechange, au cas où tu devrais reprendre ton apparence humaine en cours de route. Va déjeuner dans la salle où nous étions hier, je te rejoins bientôt.
Willow ne marcha pas loin de la chambre et frappa à une porte. A sa grande surprise, elle s'ouvrit rapidement sur un Kalam chaudement vêtu de la tête aux pieds mais à la mine encore ensommeillée.
- Willow ? Tu es déjà levé ? Qu'est-ce qui se passe, tu veux discuter avec Nerva ?
- Tout juste. Est-ce qu'il est réveillé ?
- Oui, nous allions justement descendre manger un morceau. Nerva, Willow veut te voir.
La silhouette gracieuse se découpa dans l'ombre de la chambre, juste derrière Kalam. Ce dernier roula des yeux, empoigna le poignet Nerva et le tira à ses côtés.
- Arrête de jouer l'autruche, tu vois bien qu'il veut discuter avec toi. Je vous laisse.
Il déposa un baiser chaste sur la pommette de Nerva et s'esquiva pour les laisser en tête à tête. Willow examina le visage fatigué de son ami. Celui-ci esquissa un sourire tiré, un peu forcé.
- Tu n'as pas l'air reposé, lui signala Willow pour amorcer la conversation.
- La nuit a été courte...
- Parce que le sommeil t'échappait ou parce que tu as préféré sacrifier des heures de repos au profil d'une activité plus plaisante en compagnie de Kalam ?
Sa blague ne fit pas rire son ami. Nerva soupira.
- Pardon, je n'ai pas le cœur à rire...Je suis un peu à cran en ce moment. Avec cette histoire de fin du monde, de dragon d'or, de...
- Tu n'as pas à t'en vouloir pour quelque chose que tu n'as pas fait et que tu ne feras jamais, le coupa Willow. Quoiqu'il arrive dans le futur, je sais que tu ne me blesseras pas consciemment. Tu es plus qu'un ami pour moi : tu es un frère. Peu importe ce qui nous attend, je ne te considérerais jamais comme un ennemi. Alors arrête de faire cette tête.
- Désolé...C'est plus fort que moi. J'angoisse dès que je songe à l'avenir et penser que je vais jouer un rôle dans ta mort...
Willow lui donna une pichenette au milieu du front. Nerva émit une plainte de protestation et porta une main à son crâne.
- Ne m'enterre pas trop vite. Allez viens, j'en ai assez de geindre et mon estomac réclame à manger.
Il entraîna Nerva à sa suite, sourd à ses protestations. En cours de route, il demanda dans l'espoir que son ami cesse de se débattre et de se plaindre :
- Pourquoi est-ce que vous êtes levés si tôt ? La nuit touche à peine à sa fin.
- Nous partons pour Hangaï, répondit Nerva après un long soupir. Pour ramener ma sœur sous bonne escorte. Tout le monde pense qu'elle sera plus à l'aise si je l'accompagne comme nous sommes jumeaux...Sauf que je ne sais rien d'elle, en dehors de son nom. Nous sommes des inconnus. Il y aura aussi mes parents de sang...
Willow se garda bien de lui dire que ces gens-là ne méritaient pas qu'il s'inquiète pour eux. Les parents de Nerva ne s'étaient jamais souciés de leur fils. Pour lui changer les idées, il expliqua à son ami qu'il partait pour le nord, rencontrer les prêtresses des terribles Valseryes. Il parvint à installer Nerva face à Aurélius à table.
A cause de l'heure matinale, les grandes tables étaient presque désertes. Ils mangèrent dans un silence plutôt calme, un brin tendu. Aymeric interrompit leur déjeuner, vêtu d'une tenue de vol en cuir et d'une épaisse cape en fourrure.
- Il est l'heure. Ne prenons pas de retard. Willow, tu monteras avec moi et ton jumeau avec ta mère.
- C'est inutile. Aurélius est capable de se transformer et de voler aussi bien qu'Hydronoé ou Ourania.
Le demi-dieu haussa un sourcil, dubitatif. Son regard glacé jugea le dragon d'or qui poursuivait son repas comme si de rien n'était. Son père ne le contredit pas et déclara :
- Soyez dans la cour d'ici cinq minutes.
Kalam chuchota dès qu'il eut tourné les talons :
- Il a l'air sévère, je n'arrive pas à me détendre quand il est dans les parages...
- Ce n'est qu'une impression, dit Willow. C'est quelqu'un avec un grand cœur sous ses airs durs. Du moins c'est ce que me répète ma mère. Termine vite ton déjeuner Aurélius, le nord nous attend.
Il salua Kalam et Nerva puis gagna la cour d'un pas las. Il veilla à ne pas glisser sur les plaques de givre et rejoignit ses parents, Alaman, Alya, Ourania, Hydronoé et Firenza qui réglaient les derniers préparatifs. Les dragons, sous leur forme reptilienne, laissaient leur jumeau sangler d'énormes selles sur leur dos écailleux. Aymric tendit une paire de lunettes de vol à Willow.
- Tiens. Le vent et l'altitude sont mauvais pour la vision. Pense aussi à étaler un peu de crème sur ton visage pour te protéger du froid. Il y en a dans le sac là-bas.
Le jeune homme obéit, soucieux de ne pas le contrarier alors qu'ils s'apprêtaient à voyager ensemble. En y réfléchissant bien, c'était la première fois qu'il partait en mission avec ses parents et sans Omphale. L'absence de sa jumelle se fit sentir. Elle dormait sans doute encore, la tête remplie de pensées savantes et de belles tournures littéraires.
Deux mains légères voilèrent ses yeux et une voix sarcastique lui lança :
- Alors, on est déprimé par l'absence de sa sœur préférée ? Aurélius ne m'a pas encore volé ma place ?
Le cœur de Willow se réchauffa. Il attrapa les poignets de sa jumelle et répliqua :
- Qu'est-ce qui te fait croire que tu me manquais ? J'avais juste froid.
- Mauvais menteur, dit-elle. Tu n'as jamais froid et tu n'arrives pas à te passer de moi. Tu croyais vraiment que je n'allais pas voyager avec vous chez les Valseryes ? C'est une opportunité en or.
- Je savais que ta soif de connaissance te forcerait à mettre le nez hors de ta bibliothèque. Tu veux voler avec Aurélius et moi ?
Sa jumelle croisa les bras et pinça les lèvres.
- Tu le connais depuis moins de trois jours et on dirait que tu le considères déjà comme un être vital à ton équilibre...
- C'est le cas. Il est la moitié de moi. Ou plutôt le tiers comme tu es déjà ma moitié par le sang. Mais il est évident que j'ai besoin de vous deux à présent.
- Je veux bien te partager avec lui mais c'est bien parce qu'il m'inspire de la sympathie. Termine de te préparer, papa est sur les nerfs et maman peine à le contenir.
Willow ne s'opposa pas à la hâte de sa famille, docile. Il préférait éviter un conflit, surtout s'il lui restait peu de temps à vivre. Aurélius le rejoignit sous sa forme reptilienne. Ses écailles dorées reflétaient le soleil et il dégageait une chaleur douce qui faisait fondre la neige autour de ses pattes.
Willow le harnacha sans un mot, avec des gestes précis comme s'il savait le faire depuis toujours. Aurélius ne se rebella pas contre ce traitement, calme et attentif.
- Tu penses que tu vas pouvoir voler sur une aussi longue distance ? lui demanda Hydronoé avec une pointe d'inquiétude.
Le dragon d'or le gratifia d'un regard empreint de sérénité. Aymeric haussa les sourcils et glissa à Willow :
- Il n'est pas très bavard où je me trompe ?
- Aurélius ne parle pas : il est muet.
Un moment de stupeur rendit le groupe aussi silencieux que le dieu endormi. Lysange, déjà juchée sur le dos d'Ourania, s'enquit :
- Comment est-ce que vous arrivez à communiquer dans ce cas ?
Willow tapota son crâne en guise de réponse et ses parents affichèrent la même mine étonnée.
- Le lien n'est jamais aussi fort si peu de temps après une éclosion, fit remarquer Alya.
- Aurélius n'est pas un dragon ordinaire, le défendit Willow. C'est un dieu.
Il se hissa sur le dos de son jumeau avec aisance et aida Omphale à le rejoindre. Elle avait troqué ses robes élégantes pour une tenue plus sobre et adaptée à un voyage dans les terres glacées du nord. Ils se sanglèrent à la selle pour ne pas glisser. Aurélius déclara dans l'esprit de Willow :
J'ai hâte de voler aussi longtemps et d'arpenter Amaris à tes côtés. Je sens que cette aventure nous sera bénéfique.
Surtout si elle peut te sauver, ajouta Willow pour lui-même. Le décollage lui ébouriffa les cheveux. Omphale se serra contre lui, le cœur battant. L'air glacé lui frigorifia rapidement les joues mais il n'y prêta pas une grande attention.
Le continent enneigé défilait sous eux, drapé de son épais manteau blanc aveuglant. Willow perçut l'émerveillement d'Aurélius à travers leur lien, plus pur que celui d'un enfant. Du moins il estimait que c'était un émerveillement enfantin plein de candeur car il ne se souvenait pas d'avoir déjà ressenti une émotion similaire dans sa jeunesse.
Le dragon sanglant ne l'avait pas élevé pour qu'il s'étonne du monde mais pour qu'il y survive. Il avait d'ailleurs beaucoup officié à Notterey, pour des gens influents. Il avait supprimé des femmes qui trompaient leurs maris, des héritiers illégitimes gênant dans la course à la succession, des témoins d'une action à laquelle ils n'auraient jamais dû assister.
Il profita du silence des hauteurs pour apaiser son esprit. Il était émotionnellement malmené depuis ces derniers jours, à cause de la succession rapide des événements. Il regretta la fin de cette pause dans sa bulle quand Aymeric ordonna aux dragons de se poser, en fin d'après-midi. Ils atterrirent non loin d'un petit bosquet et montèrent le campement sans perdre un instant.
Willow tourna la tête vers le nord. Les plaines gelées des Valseryes et l'océan glacé étaient encore loin pourtant il lui semblait déjà percevoir des chants guerriers et le fracas des armes, portés par le vent mugissant. Ce n'était qu'un effet de son imagination mais cela suffit pour la motiver davantage. Quelque chose d'intéressant l'attendait dans le nord et tout son être se tendait déjà face à ce pressentiment aux origines inconnues.
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Chevalier dragon, tome 4 : La guerre d'Amaris
FantasyDepuis la disparition de Lysange, Aymeric n'a qu'une idée en tête : la retrouver. Cela l'amènera à coopérer avec une vieille connaissance afin d'infiltrer le repaire du dragon rouge et sauver sa compagne. Cependant le temps presse et la fin du monde...
