Chapitre 18 : La dernière étape

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Aymeric enfila son uniforme en hâte et se précipita sur le pont. Après son séjour sur le continent brûlant de Sal'Honta, les souffles chauds du désert du Souan lui firent à peine verser une goutte de sueur. Le navire avait accosté le port de fortune accroché à la roche tel un coquillage de bois durant son sommeil. La passerelle était déjà déployée et Aymeric la dévala avant de bondir sur les planches du port presque désert. Le cri des mouettes ressemblait à un chant des sirènes pour lui.
Amaris, ce bon vieux continent ! Il lui avait manqué, autant que les êtres chers à son cœur qui le peuplaient. Tout à son euphorie, il ne remarqua les quatre silhouettes qui approchaient que lorsqu'elles se trouvèrent à deux mètres de lui. Il reconnut aussitôt les lances à double tête des guerriers Hérances.
Un homme de son âge se détacha du groupe. Ses yeux d'un vert clair extraordinaire détaillèrent Aymeric. Le demi-dieu se souvint l'avoir déjà vu, à Talenza, chez le roi. Si ça mémoire ne lui faisait pas défaut, ce guerrier se nommait Reydan.
- Nous vous souhaitons un bon retour parmi nous, dit-il avec un ton chaleureux.
Aymeric le salua en retour, heureux d'avoir posé le pied sur Amaris. Il demanda néanmoins, un peu stupéfait par cette apparition inattendue :
- Que faites-vous ici ? Quelles sont les nouvelles du continent ?
- Nous sommes en charge de la surveillance du port. Pour éviter que des brigands en provenance du désert ne l'infestent et pour guetter votre retour. Tout va bien sur Amaris : on dirait que le continent entier s'est figé dans l'attente de votre retour. Et vous ? Avez-vous le dieu endormi ?
- Oui, il est encore dans la cale. Nous allons le ramener au château des gardes.
- Comment, en volant ? l'interrogea Reydan sans camoufler sa curiosité.
Aymeric s'étonna de cette question. Bien entendu qu'ils rapporteraient cette précieuse cargaison par la voie des airs ! Aerine s'était proposé pour le porter. Selon elle cette boîte de bois ne pesait pas si lourd, surtout entre les griffes d'un grand dragon d'air.
- Voler sera plus rapide que de passer par les routes.
- Vous êtes sûrs ? J'étais prêt à vous raccompagner jusque dans votre royaume, proposa aimablement Reydan.
- Inutile de vous donner tant de peine, nous regagnerons Alembras comme prévu. Merci pour vos efforts.
Il se détourna du guerrier qui pinçait les lèvres avec contrariété, sans doute vexé qu'Aymeric lui refuse l'honneur de les escorter. Venerika et Gordon s'approchèrent à leur tour pour prendre le relais auprès des Hérances et les remercier pour leur surveillance assidue des alentours. Aymeric regagna sa place aux côtés de ses compagnons, tous prêts à prendre la voie des airs juste après celle de la mer. Gébald, si détendu à leur arrivée, décochait à présent un regard noir en direction des Hérances.
- Qu'est-ce qu'ils font là ?
- Ils attendaient notre retour. Il voulait nous raccompagner à Alembras.
- Tu as dit non j'espère !
- Bien entendu, je n'oserais pas désobéir à nos vénérables aînés qui ont décidé que voler gaspillerait moins de temps et d'énergie pour nous ! Dis-moi, pourquoi tant de haine envers eux ?
- Rien. Je suis juste sur les nerfs, j'ai envie de retrouver le château des gardes.
- Moi aussi, soupira Aymeric. Nous allons sans doute décoller dès que l'œuf quittera le ventre du bateau.
Gébald soupira, rassuré. Aymeric remarqua alors que Zacharie s'éternisait sur le bateau, en compagnie des marins qui s'échinaient pour décharger le coffre du dieu endormi, plus lourd qu'il n'y paraissait. Aymeric eut une moue amusée. Il surveillait tellement l'œuf qu'il supervisait jusqu'à son arrivée sur Amaris ! Alya rejoignit le demi-dieu de sa démarche sautillante, un grand sourire sur son visage à l'air mutin.
- Aymeric...
Elle battit des paupières à l'excès, ce qui amusa profondément le chevalier dragon.
- Je peux faire quelque chose pour toi Alya ?
- Je peux monter avec toi sur le dos d'Hydronoé ? demanda-t-elle d'un ton suppliant.
Comment dire non, surtout alors que son jumeau se dressait derrière la jeune femme avec le même air de chien battu ? Il dit oui, déclenchant une effusion de joie chez la petite rouquine. Elle se pendit au cou du dragon d'eau en oubliant toute retenue, les joues rouges de plaisir. Hydronoé la serra contre lui avec un grand éclat de rire. Aymeric, qui ne se considérait pourtant pas comme un grand sensible, sentit un élan de tendresse emporter son cœur qui manquait cruellement de l'amour de sa famille.
L'heure des adieux avec l'équipage arriva. Ils partagèrent un dernier verre de rhum sur le pont, le sourire aux lèvres malgré le soupçon de tristesse qui voilait leur regard. Ravik fit promettre à Aymeric de venir lui rendre visite, à lui et sa charmante fiancée. Le jeune homme accepta, trop heureux de ne pas couper les ponts avec son ami marin. Ils trinquèrent et vidèrent leur petit verre d'une traite, puis le capitaine leur ordonna de regagner le navire.
Ils allaient longer la côte pour regagner la ville portuaire de Mendoza, au sud de Talenza et non loin de la frontière avec le désert du Souan. Cela nécessiterait encore quelques jours sur les flots mais l'équipage n'aurait pas à abandonner l'embarcation sur ce port de fortune avant de traverser l'intégralité du désert pour regagner leur foyer.
Aymeric remonta la falaise avec ses compagnons, escortés par les Hérances. Il aidait Gordon, Alaman et Hermas à porter le coffre contenant le dieu endormi. Ils progressaient lentement à cause de l'étroitesse de l'escalier. Les semelles d'Aymeric se posaient à quelques centimètres du vide. Les dragons se transformèrent dès qu'ils posèrent le pied dans les terres ressuscitées et Aerine attrapa leur précieuse cargaison entre ses pattes écailleuse.
Les Hérances les observèrent de loin avec un certain respect. Seul Raydan ne paraissait pas fasciné par la présence des imposants reptiles ailés. Il dardait un œil noir en direction de Gébald et Zacharie. Aymeric se demanda s'ils s'étaient connus à l'époque où son ami vivait au sein de la tribu. Il garda son interrogation pour lui car Gordon donna le signal du départ et les dragons s'élevèrent vers les cieux azurés dans un puissant battement d'aile, créant une bourrasque en contrebas. La forêt dense qui recouvrait cette maigre portion verte en lisière du désert rapetissa sous eux. Un vent chaud s'engouffra sous l'uniforme d'Aymeric tandis qu'Alya criait de joie, à demi-affalée sur Hydronoé.
Le voyage du retour passa à la vitesse d'une étoile filante. Après des jours en mer, Aymeric retrouva le ciel avec un bonheur non dissimulé. Chaque vol le rapprochait de son foyer, de Lysange et d'Omphale. Il redoubla d'entrain lors du montage du campement, de la préparation de la nourriture ou des tours de garde. Le territoire, familier, remplissait son cœur de joie.
Il poussa un cri victorieux lorsque le château des gardes apparut enfin. Hydronoé ressentit son empressement et prit la tête du groupe. Son effort le fatiguait à peine, galvanisé par l'impatience de son jumeau et les encouragements d'Alya. Il atterrit au milieu de la cour animée et s'autorisa un cri triomphal qui ressemblait à un rugissement bestial. Les soldats écarquillèrent les yeux et cessèrent leurs activités, momentanément stupéfaits par leur arrivée fracassante. Quelqu'un cria finalement, après de longues secondes de silence :
- L'expédition est de retour !
Ils devinrent aussitôt le centre de l'attention. Les occupants du château, combattants aguerris, apprentis ou serviteurs, se précipitèrent à leur rencontre. Ils les pressèrent de question au moment où les autres dragons amorcèrent leur descente. Ils s'écartèrent tous car la cour était à peine assez grande pour contenir tout le monde.
Aerine se posa avec la légèreté d'une feuille sur l'eau, son précieux fardeau entre les pattes avant. Elle ne l'avait pas quitté d'un millimètre depuis leur arrivée, plus possessive qu'une mère avec son nouveau-né. Gordon clama en glissa du dos de Sandor :
- Un peu de calme ! Nous allons tout vous expliquer ce soir, durant le repas ! Pour le moment nous avons besoin d'un coup de main et aussi d'un peu d'air ! Merci de votre compréhension !
Tous s'activèrent pour délester les dragons de leur selle, ranger les derniers sacs de vivres et apporter de l'eau aux voyageurs.
La fatigue du voyage quitta les épaules d'Aymeric face à cette effervescence. Depuis combien de temps vagabondait-il loin de chez lui ? Bien plus de deux mois selon ses estimations. Il avait perdu le compte des jours en mer, contrairement au capitaine qui tenait un journal de bord précis. Il tendait des vêtements de rechange à son jumeau pour qu'il se rhabille après sa transformation lorsqu'une petite voix piailla :
- Papa !
Il se tourna vers elle d'un bond, un large sourire aux lèvres. Omphale courrait de toute la vitesse de ses petites jambes, vêtue d'une jolie robe pastel et de sandales. Elle poussa sans ménagement les adultes qui se dressaient entre elle et son père. Est-ce qu'elle n'avait pas pris quelques centimètres depuis son départ ? D'un bond prodigieux, elle se propulsa vers Aymeric et passa ses bras autour de son cou.
- Tu es rentré ! cria-t-elle à son oreille.
Aymeric la serra contre lui. Elle sentait bon le savon et les fleurs, un parfum de petite fille en pleine santé. Elle s'accrocha à lui à la manière d'un corail à un rocher.
- Où est ta mère ? s'enquit-il en scrutant la foule.
- Elle arrive, je l'ai semé ! Je cours trop vite pour maman !
Il remarqua les formidables progrès qu'elle avait fait au niveau du langage. Elle s'exprimait clairement, sans trop chercher ses mots. Il en vint presque à se demander si elle n'était pas un peu en avance sur son âge car, s'il se fiait à ses souvenirs de la rue, ses frères et sœurs de cœur, parfois plus âgés qu'Omphale, ne s'exprimaient pas avec autant d'aisance et de vocabulaire. Elle grandissait si vite ! Elle se blottit contre lui, la tête dans son cou.
- Tu rentres à la maison ? demanda-t-elle d'une voix suppliante.
- Je dois d'abord aider mes amis. Je vais aussi manger avec eux ce soir.
- Non ! protesta-t-elle en fronçant ses sourcils pâles. Je veux que tu restes avec moi et maman !
- On dit maman et moi, la corrigea-t-il.
Elle bouda en le serrant plus fort. Elle avait une sacrée force pour une fillette ! Elle tenait sans doute ça de lui. Il la détacha difficilement et planta ses yeux dans ceux de son enfant.
- C'est important Omphale : je travaille pour le bien du royaume. Je retournerais à la maison dès que j'aurais terminé, d'accord ? Nous passerons du temps tous les trois, autant que tu voudras.
- Non ! dit-elle en croisant les bras et en détournant la tête.
Le rire bourru de Gordon retentit derrière Aymeric. Le chevalier borgne s'écria :
- Elle est comme toi dans ta jeunesse ! Une vraie tête de mule !
Omphale quitta les bras de son père et se réfugia dans les jambes de Gordon. Elle leva un regard suppliant vers lui.
- Grand-père, dis à papa de rentrer !
Elle nommait Gordon grand-père depuis qu'elle était en âge de parler. Ce dernier se baissa à son niveau et lui ébouriffa tendrement les cheveux de sa grande main calleuse.
- Ton papa a beaucoup de travail ma belle. Il fait ça pour le royaume et les habitants, donc aussi pour toi. Il a presque terminé, il reviendra à la maison d'ici ce soir.
Omphale soupira, peu convaincue. Puis elle se redressa fièrement et lança avec une détermination nouvelle :
- Moi aussi je veux aider pour le bien du royaume et des habitants ! Comme papa !
Aymeric capitula. Il laissa Omphale l'accompagner partout dans le palais des gardes, avec de petites charges dans les bras. Ils regagnaient la cour après un énième voyage quand Aymeric pila au milieu de la cour encombrée par les derniers sacs de voyage.
Elle avançait dans sa direction d'une démarche tranquille, drapée dans une robe aussi blanche que sa chevelure qui cascadait librement dans son dos. Elle ressemblait à une apparition auréolée par la lumière de cette fin d'après-midi. Leurs yeux se rencontrèrent et Aymeric ne résista pas à l'appel de ce regard tendre à la douceur infinie.
Il se précipita vers elle en oubliant toute retenue et la cueillit dans ses bras. Elle étouffa une exclamation surprise avant d'éclater d'un rire franc. Ils se contemplèrent longuement et il sentit le cœur de sa compagne battre contre son torse à tout rompre. Ils fondirent l'un sur l'autre et s'embrassèrent avec fougue. Comme elle lui avait manqué ! Il parsema son visage de baisers tandis qu'elle l'étreignait.
- Papa, maman ! Moi aussi je veux des bisous, se plaignit Omphale.
Ils soulevèrent leur fille entre eux et l'embrassèrent chacun sur une joue. Elle esquissa un sourire triomphant, fière d'avoir obtenu ce qu'elle réclamait. Lysange insista elle aussi pour leur prêter main forte, heureuse de renouer avec ses frères d'armes après de longues semaines d'inactivité.
- Ourania n'est pas là ? s'étonna Aymeric.
- Non, elle est à la maison. Mais je vais lui demander de nous rejoindre ce soir, avec une surprise.
- Une surprise ?
- Je ne dirais rien, pour ne pas gâcher le suspense.
Aymeric se força donc à la patience, un peu curieux malgré tout. Le soir tombait quand ils achevèrent leur rangement. Les serviteurs dressaient déjà la table dans la salle de banquet. L'estomac d'Aymeric grogna en guise d'approbation tandis qu'Omphale baillait. Le jeune homme ressentit une vive satisfaction quand ils s'installèrent à table et que les premiers plats arrivèrent. Sa fille mangeait entre sa compagne et lui avec appétit en tâchant ses joues rondes de sauce. Ourania arriva avec un peu de retard et elle n'était pas seule.
Aymeric se redressa, manquant de faire basculer le banc qu'il partageait avec sa famille ainsi qu'Hydronoé et Alya. Zolan lui adressa un geste de la main, son éternel sourire en coin sur le visage. La partie gauche de son cou et le bas de sa mâchoire, ravagés par les flammes, ressemblaient à de la cire fondue séchée. Il s'avança en boitant à cause de sa jambe rongée par le feu et s'arrêta face au demi-dieu avec un sourire un peu de travers. Il avait repris du poil de la bête. Sa maigreur se voyait encore dans ses joues un peu creuses mais il remplissait sa chemise et son pantalon de toile.
- Content de te revoir Aymeric. C'était bien à l'étranger ?
Le jeune homme ne répondit pas. Il s'avança à sa hauteur, attrapa son frère dans ses bras et le serra avec force. Il allait bien ! Il était réveillé ! Zolan lui donna des tapes dans le dos et déclara :
- J'ai envie de manger donc ça m'arrangerait que tu me lâches, même si je suis très heureux de te retrouver aussi.
Aymeric consentit à le libérer, sur un petit nuage. Sa compagne, sa fille, ses frères et ses amis...Que demander de plus ? Ils dînèrent dans l'allégresse tandis que Gordon racontait leurs aventures avec sa grosse voix tonnante. Les autres membres de l'expédition ajoutaient parfois des détails pour étoffer le récit du chevalier borgne. Omphale cria au moment où Gordon narrait la victoire d'Aymeric sur la fille de Praeslia :
- Mon papa c'est le plus fort !
Leur repas se prolongea jusque tard dans la nuit, le temps que Gordon arrive au bout de son récit et que l'alcool se tarisse. Omphale s'endormit sur les genoux d'Aymeric, la tête blottit contre son torse. Gordon conclut son résumé de leur voyage par leur retour sur le continent en leur épargnant le vol jusqu'au château des gardes.
- Et où se trouve l'œuf à présent ? demanda un membre des négociateurs.
- Il est dans la salle de réunion en attendant de lui trouver un emplacement plus adéquat, expliqua Gordon.
Cette décision convint à tout le monde et ils se séparèrent là-dessus pour prendre un repos bien mérité. Aymeric regagna sa maison en tenant Omphale contre lui à l'aide d'un bras, sa main libre glissée dans celle de Lysange. Une demi-lune éclairait leur chemin d'une lumière douce.
- Où dort Zolan ? l'interrogea Aymeric.
- Dans les quartiers des serviteurs. Il a accepté de travailler dans les cuisines. D'après le chef, il se débrouille bien. Il passe beaucoup de temps avec Ourania, si tu vois ce que je veux dire...
Aymeric voyait parfaitement. Il allait commenter ce couple improbable lorsque les lumières du hameau se précisèrent devant lui. Des maisons en pierre se dressèrent face à eux, assez luxueuses pour concurrencer celles des petits bourgeois d'Ondre. D'autres couples de soldats regagnaient leur logis tout comme eux, ombres discrètes sous les rayons lunaires.
Aymeric pénétra chez lui avec un intense sentiment d'accomplissement. Il revenait dans son foyer après ce long voyage ! Une odeur de nourriture et de savon noir flottait dans l'air, tout respirait la propreté. Il passa une main sur la table, heureux de retrouver son cocon si familier où rien ne semblait avoir bougé depuis son départ.
- Bienvenu à la maison, chuchota Lysange en l'embrassant dans le cou.
Un frisson lui dévala l'échine et il dévora les lèvres de sa compagne des yeux. Il alla coucher Omphale qui ne se réveilla même pas quand il la déposa sur son petit lit avant de la couvrir. Puis il se glissa dans sa chambre où Lysange l'attendait déjà, entièrement nue. Il ne résista pas longtemps avant de se dévêtir pour se glisser dans ses bras.

Chevalier dragon, tome 4 : La guerre d'AmarisDes histoires addictives. Découvrez maintenant