Sa sœur se jeta sur lui comme une furie pour l'étreindre avec tant de forces qu'elle l'étouffa presque.
- Espèce de jeune crétin ! Pourquoi ?! Pourquoi est-ce que ça tombe sur toi et pas un autre ?!
Il ne s'étonna même pas qu'il soit déjà au courant. Il avait l'impression que sa sœur avait des yeux et des oreilles partout alors qu'elle ne quittait jamais sa chère bibliothèque. Elle braqua ses yeux larmoyants dans les siens.
- Je suis désolé Omphale. C'est arrivé par accident, je n'ai pas eu mon mot à dire.
Elle posa sa tête sur son épaule en soupirant.
- Je sais. Mais c'est quand même injuste, tellement injuste...
Il n'essaya pas de la convaincre que cette mort serait la meilleure dont il pouvait rêver. Il ne parvenait jamais à argumenter contre sa sœur. Elle maniait les mots mieux que personne et tirait toujours la situation à son avantage à l'aide d'une poignée de phrases bien tournées. Il profita plutôt de son étreinte, heureux de la revoir après cette mission qui lui laissait un goût amer.
Il se détacha de sa jumelle pour lui désigner son frère d'âme d'un geste de la main.
- Omphale, je te présente Aurélius. Aurélius, voici Omphale.
Sa sœur examina pensivement le dragon d'or. Elle ne lui adressa pas le moindre reproche, ne lui envoya pas un seul regard de travers. Elle s'inclina dans une révérence gracieuse pleine de politesse qu'Aurélius lui rendit.
- Il a l'air gentil, conclut-elle sobrement en gommant les émotions dans sa voix. Comment va Nerva ?
Willow masqua son étonnement autant que son admiration. Sa jumelle savait déjà, sans l'avoir croisé au détour d'un couloir pour échanger deux mots avec lui, que le lien entre Willow et Aurélius affectait Nerva. Elle pensait vraiment à tout, en permanence.
- Pas très bien, répondit-il. Il a besoin de temps pour digérer la nouvelle. Je vais essayer de lui parler ce soir, pendant le dîner.
- Parfait...Je te laisse déposer tes affaires dans ta chambre, te reposer et te faire un brin de toilette : tu es un peu sale. D'ailleurs, c'est du sang sur ton armure ? Il faut que tu sois présentable pour aller voir maman.
- Ne t'inquiète pas, je vais faire un effort.
Il déposa un baiser sur son front et entra dans sa chambre en invitant Aurélius à le suivre. Le dragon d'or effectua un tour de la pièce étroite.
C'est petit, dit-il dans l'esprit de Willow.
- C'est une chambre de soldat. On dort ici et on entrepose seulement des vêtements, des armes et un ou deux livres pour les plus studieux. Ce n'est pas une suite royale mais c'est parfait pour le peu de temps qu'on passe dedans.
Je vais dormir ici ?
Willow examina son petit lit, à peine assez grand pour le contenir. Il ne tiendrait jamais dessus avec Aurélius. D'ailleurs il ne comptait pas dormir avec un homme adulte, jumeau ou pas. Il tenait à son intimité.
- Nous demanderons une chambre pour toi à l'intendant du château. Tu es fatigué ?
Non, ça va. J'ai simplement faim. Où est-ce qu'il y a de quoi manger ici ?
- Dans les cuisines. Nous vivons sur nos réserves mais les cuisiniers feront une exception pour toi et te serviront un bon plat. Tu es un dieu après tout.
Ça a une si grande importance aux yeux des Hommes ? s'étonna Aurélius. Et est-ce qu'il y aura de la viande ?
- Malheureusement non. Nos stocks sont maigres et nous les conservons autant que possible jusqu'au retour des beaux jours. Mais je peux aller chasser demain pour te rapporter une proie qui te remplira l'estomac.
Pourquoi ne pas y aller maintenant ?
- La nuit ne tombera pas avant quelques heures mais tu ne peux pas t'improviser chasseur à peine hors de l'œuf. Il y a des techniques à apprendre et des règles à respecter pour garantir l'équilibre naturel...
Aurélius tendit la paume de sa main vers lui.
Montre-moi, réclama-t-il.
Willow, intrigué, posa sa main contre celle de son jumeau. Un courant remonta le long de son bras jusqu'au son crâne avec la rapidité d'un éclair. Des images défilèrent dans son esprit comme le flot tumultueux d'une rivière. Les conseils de Gordon sur l'art de la chasse, les longues traques dans les bois durant les étés suffocants, l'abattage de chacune de ses proies, les armes qu'il employait selon le gibier souhaité...Ses souvenirs se tarirent et le courant reflua. Son jumeau ramena sa main vers lui, pensif.
C'est plus complexe que ce que j'imaginais, dit Aurélius. J'ai hâte de m'essayer à cette nouvelle discipline.
- Tu as fouillé dans ma tête ?
Ça te gêne ?
- Non. Je ne m'y attendais pas, c'est tout. Cependant lire mes souvenirs ne va pas faire de toi le plus grand chasseur de tous les temps.
Tu te trompes. Je ne lisais pas : je m'imprégnais. Ton expérience est devenue la mienne, comme si j'avais accompli tout ça à ta place. J'ai à présent le même niveau que toi en ce qui concerne la chasse.
Willow demeura sans voix. Il ne s'attendait pas à cette attitude prodigieuse de la part du dragon d'or. Est-ce que tous les dieux pouvaient copier les expériences humaines en fouillant dans les mémoires ou était-ce un don spécifique de son jumeau ? Ce dernier ne lui laissa pas le temps de méditer sur cette question car il lança :
Allons-y pour ramener à manger avant la tombée de la nuit.
Willow saisit un arc, un carquois, quelques poignards et une sacoche qui contenait de quoi effectuer les premiers soins avant de lui emboîter le pas. Sa dernière escapade dans les bois en compagnie de sa sœur, Nerva et Kalam lui avait enseigné qu'il lui fallait démontrer davantage de prudence et de patience. Il ne tenait pas à ce que son frère d'âme se blesse lors de leur première sortie, alors qu'ils apprenaient à s'apprivoiser.
Ils s'arrêtèrent à l'orée de la forêt, sur un geste d'Aurélius.
- Quelque chose ne va pas ? s'enquit Willow.
Son jumeau enleva son manteau, sa chemise, ses bottes et son pantalon. Il ne portait plus qu'un fin sous-vêtement qui ne le protégeait pas contre les assauts du froid. Pourtant il ne tremblait pas et une légère vapeur s'échappait même de sa peau hâlée. Son corps, fin et légèrement musclé en surface, était plus frêle et plus petit à côté de la stature imposante de Willow, qu'il avait hérité d'Aymeric.
- Tu vas congeler sans rien sur le dos.
Fais-moi confiance.
Il y eut une série de craquements sonores qui déformèrent le corps d'Aurélius. Willow sursauta et une pointe de panique le hérissa. Qu'arrivait-il à son jumeau ? Les membres du dragon d'or se déformèrent, enflèrent, se couvrirent d'écailles dorées qui reflétaient le plus petit rayon de lumière. Bientôt ce n'est plus un jeune homme mais un dragon majestueux qui se dressait aux côtés de Willow.
Je pensais survoler la forêt pour repérer des proies et te guider vers elle. Avec cette apparence, je serais aussi capable de transporter nos prises sans m'épuiser. Qu'en dis-tu ?
- Je n'ai pas mieux à proposer et la répartition des tâches est équitable.
Ils hochèrent simultanément la tête. Aurélius décolla au moment où Willow s'élançait dans les bois. Le corps du jeune homme palpitait d'excitation : cette chasse s'annonçait prometteuse ! Son jumeau ne tarda pas à lui signaler la présence d'un chevreuil à proximité d'un ruisseau gelé. Willow dénicha l'animal, occupé à gratter le sol pour dénicher l'herbe gelée cachée en dessous, avec une facilité déconcertante grâce aux indications d'Aurélius. Il le tua d'une flèche qui entra par un œil et se logea dans le cerveau. L'animal mourut sur le coup et s'effondra dans la neige avec un son doux.
Il abattit ensuite deux lièvres et trois oiseaux. Des prises de petite taille sans beaucoup de viande sur les os mais qui ferait la fine bouche en ces temps de famine ? Il traîna ses prises jusqu'à la sortie de la forêt, alors que la nuit tombait. Il déposa le cadavre du chevreuil face à Aurélius, à bout de souffle.
- Tiens, c'est pour toi. Tu l'as mérité : tu es le partenaire de chasse le plus efficace que j'ai jamais eu.
Tu ne veux pas qu'on le ramène au château plutôt ? Il pourra nourrir beaucoup de bouches.
- Les autres mangeront de la soupe. S'ils veulent plus de viande, ils n'ont qu'à chasser comme nous. Prend, c'est ta part.
Il percevait la faim d'Aurélius comme si c'était la sienne. La plupart des humains liés à un dragon qu'il connaissait décrivaient leur connexion à leur jumeau comme un fil ou une corde impalpable. Pour Willow, ça ressemblait d'avantage au tunnel d'une mine. Un tunnel haut et large, droit et solide. Les émotions du dragon d'or se répercutaient contre les parois pour l'atteindre, ils vivaient à deux. C'était une sensation nouvelle mais pas déplaisante, même pour un solitaire comme lui. Son jumeau déchiqueta le chevreuil avec délectation et Willow avait presque le goût de la chair sanguinolente dans la bouche.
Tu en veux un morceau ? demanda Aurélius en pointant du museau la carcasse dont il ne restait pas grand-chose.
- Non merci. Je mangerais de la soupe ce soir, comme tout le monde. Il est bon ?
C'est un régal ! Le goût du sang est meilleur que tout ce qui peut exister...
- Le dieu endormi est donc un monstre sanguinaire qui dévore des chevreuils innocents ? Plaisanta Willow en s'adossant à un tronc tout proche.
Non, je ne fais que me nourrir. Un jour, en retour, des chevreuils comme celui-ci se nourriront de l'herbe qui aura poussé grâce à ma carcasse. La vie est un cycle. Un cycle impitoyable et parfois cruel mais un cycle qu'il convient de respecter et auquel nous participons tous, de près ou de loin. C'est pour ça que nous devons empêcher la fin de ce monde. Les hommes ne seront pas les seuls à disparaître. C'est l'équilibre entier, ce cycle si précieux qui est menacé.
- Tu n'as pas peur de mourir alors que tu n'es qu'à l'aube de ton existence ?
Non. La mort n'est que la fin d'une boucle qui recommence perpétuellement. Tout comme le jour succède à la nuit, la vie cède place à la mort pour mieux revenir. Si je disparais, si nous disparaissons, c'est pour laisser derrière nous un monde intact. Notre sacrifice ne sera pas vain. Tu le sens toi aussi, n'est-ce pas ?
- Oui. Seulement je crains qu'à part les deux pauvres fous que nous sommes, personne ne partage notre point de vue. Ils sont déjà tristes alors que nous n'avons pas rendu l'âme, c'est déprimant. Bien, rentrons à la forteresse avant de ne plus voir devant nous.
Aurélius acheva son dîner en avalant d'un coup ce qui restait du chevreuil. Les os craquèrent sous ses dents puissantes, arrachant un sourire à Willow. Le jeune homme déposa ses prises dans les cuisines fumantes. Tous les cuisiniers le félicitèrent pour sa chasse. Ils étaient toujours ravis qu'on ramène un peu de viande pour égayer le dîner. Aurélius, de nouveau sous forme humaine, attendait son retour dans le hall. En dépit de son repas salissant, pas une trace de sang ne décorait le coin de sa bouche ou ses mains.
- Nous allons nous laver avant de profiter du dîner, qu'est-ce que tu en dis ? Tu dois faire l'expérience du plaisir que procure un bain brûlant au moins une fois dans ton existence !
C'est si exceptionnel que ça ? le questionna Aurélius.
- Il n'y a que ceux qui n'ont jamais essayé qui disent ça ! répondit Willow en le poussant en direction des bains.
Dix minutes plus tard, le dragon d'or murmurait mentalement :
Je veux passer la nuit ici...
- Je t'avais dit que c'était génial. Après une partie de chasse, c'est le meilleur moyen de se détendre les muscles...
Ils profitaient tous les deux d'une pièce vide de monde, loin des premiers bassins occupés par des groupes bruyants. Ils s'extirpèrent de l'eau à regret pour ne pas manquer le repas. Willow avait le bout des doigts fripés après son long barbotage. La salle dévolue aux repas accueillait autant de monde qu'à son habitude mais Willow n'eut pas à jouer des coudes pour atteindre les places libres réservées par sa sœur car on s'écarta à son passage et celui d'Aurélius. Il lut la crainte dans les regards. L'éclosion du dieu endormi annonçait l'arrivée imminente de la fin des temps, leur angoisse était compréhensible. Il s'installa comme si de rien n'était et Omphale lui lança :
- Tu as oublié de parler à maman : elle est dans tous ces états.
- Pardon, je chassais avec Aurélius, répondit-il en scrutant la salle pour repérer sa mère.
- Chasser avec ton nouveau jumeau est plus important que de rassurer tes proches ? lui reprocha sa sœur.
- J'ai été négligeant. Je ne la vois nulle part, où est-elle ?
- Dans sa chambre, avec papa. Il essaie de la réconforter. Elle est venue me voir dans la bibliothèque quand elle a su pour le dieu endormi et toi. Elle était au bord des larmes, je ne l'avais jamais vu aussi paniquée. Mange et va la voir. N'oublie pas cette fois.
Il ignora le ton de reproche de sa sœur pour se concentrer sur le contenu de son assiette. Comme prévu, on leur servit de la soupe de choux. Aurélius mangea le contenu de son bol avec distinction, bien loin du dragon affamé qui dévorait un chevreuil sans la moindre délicatesse. Willow mangea pensivement. Que pouvait-il dire à sa mère pour apaiser son chagrin ? Elle s'apprêtait à perdre un enfant, pour toujours. Il n'y avait pas de paroles pour soigner ça.
Il se leva après avoir vidé son bol en quelques coups de cuillères, affamé. Il tapota l'épaule d'Aurélius et lui glissa :
- Je vais discuter avec ma mère. Si tu termines de manger avant que je revienne, tu peux aller m'attendre dans ma chambre. Ça risque d'être un peu long donc tu peux dormir dans mon lit si tu te sens fatigué.
Et toi, où est-ce que tu dormiras si j'occupe ton lit ?
- Le sol est un lieu tout à fait acceptable pour prendre un peu de repos. Il suffit de ne pas être trop exigeant et d'avoir le cuir épais.
Il frappa à la porte de la chambre de sa mère en pressentant que la discussion n'allait pas lui plaire, surtout avec Aymeric dans les parages. Sa mère ouvrit après un léger temps d'attente. La tristesse se lisait sur ses traits mais elle n'avait pas pleuré en dépit de ses yeux humides. Ses pattes d'oies au coin des yeux s'accentuèrent lorsqu'elle sourit à Willow.
- Te voilà enfin mon chéri ! Entre.
Comme prévu, Aymeric était là aussi. Les soldats expérimentés comme ses parents dormaient dans des chambres plus grandes et plus confortables que celles des recrues, prévues aussi bien pour les célibataires que pour les couples. Sa mère l'invita à s'asseoir à côté de lui sur le lit tandis qu'Aymeric demeurait à distance, assis sur une chaise à l'assise et au dossier rembourrés.
- Te voilà enfin, répéta-t-elle en le serrant dans ses bras. Je pensais que tu ne viendrais jamais.
- Pardon, mon attention a été détournée et je t'ai oublié...
- Je parie que tu faisais connaissance avec ton jumeau. C'est bien, les premiers temps sont primordiaux pour l'élaboration correcte du lien.
Sa voix tremblait même si son visage essayait de sourire et Willow masqua son agacement derrière un masque de neutralité. Il n'avait pas encore un pied dans la tombe, pourquoi est-ce qu'ils se lamentaient tous autant ? Des centaines d'âmes rejoignaient le domaine des morts chaque jour, certaines s'éteignaient sans qu'on les pleure.
Pourquoi est-ce qu'on larmoyait autant pour lui ? Et Aurélius, qui le plaignait ? Qui craignait pour sa vie ? Personne. Il réfléchissait aux mots les plus doux pour apaiser le chagrin de sa mère lorsque Aymeric se leva. Son air résolu et dur ne lui dit rien qui vaille. Les yeux glacés de son géniteur croisèrent les siens.
- Nous partons pour le nord dès demain, annonça Aymeric.
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Chevalier dragon, tome 4 : La guerre d'Amaris
FantasyDepuis la disparition de Lysange, Aymeric n'a qu'une idée en tête : la retrouver. Cela l'amènera à coopérer avec une vieille connaissance afin d'infiltrer le repaire du dragon rouge et sauver sa compagne. Cependant le temps presse et la fin du monde...
