Le demi-dieu serra les doigts autour de la garde de son épée, bouillonnant de rage. Il se revoyait, faible et sans défense face au dragon rouge. L'humiliation qu'il avait subi ce jour-là obstruait encore sa gorge, lui donnait envie de réduire son ennemi en charpie. Ce jour-là il avait tout perdu et c'était entièrement la faute du chef de la ligue des assassins ! Il s'approcha d'un pas, l'épée en avant.
Le dragon rouge l'observa sans manifester la moindre crainte puis écarta les ailes en reculant vers le bord du précipice. Le sang quitta le visage d'Aymeric. Le dragon sanglant ne comptait pas se battre : il voulait s'enfuir et emporter Lysange à nouveau ! Le demi-dieu explosa pour envahir chaque parcelle de son corps et il attaqua avec un cri guerrier. Son opposant balança sa queue écailleuse dans sa direction mais Aymeric l'esquiva. Il se souvenait de la manière d'opérer de son adversaire. Il avait repassé leur dernier combat dans son esprit des milliers de fois, pour le décrypter. Il serait moins facile à terrasser que lors de leur premier affrontement.
Le fils d'Ignaïré gonfla sa gorge de flammes qui rougeoyaient sous les écailles tandis qu'elles remontaient vers sa gorge. Il déversa un torrent de feu sur Aymeric qui l'évita de justesse. La chaleur intense suffit à enflammer sa cape. Il la décrocha et se rapprocha du dragon sanglant. Ce dernier allait se jeter dans le vide quand une trombe d'eau s'abattit sur lui. Aymeric sursauta et jeta un coup d'œil à Hydronoé.
Son jumeau, le front barré d'une ride de concentration, manipulait l'eau pour créer une bulle géante autour du dragon rouge et l'asphyxier. Il n'épargna que la patte que tenait Lysange. La jeune sylphe se débattait depuis le début des affrontements pour dégager ses bras. Ourania l'aidait dans son effort en utilisant la violence des vents pour desserrer la poigne du ravisseur de sa jumelle mais, encore affaiblie, ses dons n'atteignaient pas leur plein potentiel.
Le dragon sanglant se débattit dans sa prison liquide mais Hydronoé tint bon. Aymeric se précipita vers son adversaire avec la volonté de lui taillader la patte jusqu'à ce qu'il relâche Lysange quand son malaise revint à la charge, accompagné d'une vague de douleur. La souffrance le percuta avec une telle violence qu'il tomba à genoux. Il avait tellement mal qu'il ne parvenait plus à respirer. Ce qui l'entourait devint flou et les battements de son cœur dans ses tympans recouvrirent les cris de ses compagnons. Il avait la sensation qu'on l'écartelait de l'intérieur. Un hurlement lui échappa tandis qu'un craquement résonnait le long de sa colonne vertébrale.
La douleur atteignit son paroxysme juste après, si atroce qu'Aymeric manqua de s'évanouir. Il y eut un bruit de tissu déchiré et des craquements sonores. Soudain, il gagna plusieurs mètres de hauteur et la souffrance reflua aussi vite qu'elle était venue. Le demi-dieu secoua la tête, choqué. Qu'est-ce qui lui arrivait ? Il baissa les yeux et comprit en découvrant ses gigantesques pattes écailleuses et griffues. Il remua son long cou sinueux, perturbé. Il n'était pas le seul.
- Bordel de merde, lâcha Zolan.
Hydronoé ne jura pas mais la transformation de son jumeau et la souffrance perçut à travers le lien le déstabilisèrent assez pour qu'il relâche sa concentration. Sa bulle d'eau s'effondra et le dragon sanglant se libéra avec une grande inspiration. Il observa Aymeric, une lueur folle dans le regard.
- Fils de Praeslia, souffla-t-il. Décidément, la lignée royale du royaume des Dragons aime un peu trop ceux de notre espèce...
Aymeric ignora ses paroles et ne s'accorda pas le loisir de s'étonner trop longtemps, concentré sur le combat. A présent, ils luttaient à armes égales. Il se plaça face à son ennemi et se dressa de toute sa hauteur. Des picotements parcoururent son épiderme et des étincelles commencèrent à danser à la surface de sa peau. Ils chargèrent au même moment. Ils se percutèrent violemment et leur collision fit trembler la pierre autour d'eux.
Aymeric essaya de plonger ses griffes dans les écailles du fils d'Ignaïré tandis que les crocs de son adversaire claquèrent à quelques centimètres de son cou. Ils luttèrent de longues minutes sans parvenir à porter un coup fatal à l'autre, bestiaux et enragés. Ils se dégagèrent et Aymeric rugit de frustration. Le dragon sanglant éclata de rire.
- Vous êtes quatre contre moi et vous n'arrivez pas à me mettre à terre ? C'est lamentable pour des soldats qui prétendent être l'élite d'Amaris.
- Tu oublies quelqu'un, déclara Zolan.
L'assassin projeta sa lame vers Lysange. Durant l'affrontement entre les deux dragons, la jeune sylphe avait finalement extirpé un de ses bras de la poigne de son geôlier. Elle attrapa le poignard au vol avec dextérité. Elle le planta dans la chair du dragon rouge, le retira et recommença. Elle atteignit l'os dans sa hargne pourtant son ravisseur ne protesta pas. C'est à peine s'il frémit sous la violence des coups. Il braqua son regard jaune chargé de menace sur Zolan et cracha un feu si intense que les flammes se teintèrent de blanc. La température augmenta aussitôt de plusieurs degrés. Zolan esquiva le brasier de très peu, dans un réflexe instinctif.
Cependant il n'échappa pas à la vague de chaleur infernale qu'il dégageait. Ses vêtements s'embrasèrent et le côté gauche de son corps se couvrit de cloques. Il poussa un glapissement et s'écroula au sol, où ses habits consumèrent sa chair. Ourania et Hydronoé se précipitèrent à son secours et Aymeric resta seul face au dragon sanglant. Celui-ci profita de la confusion et bondit dans le vide, les ailes déployées. Il remonta en flèche vers le ciel. Le demi-dieu s'élança à sa poursuite et son instinct prit le dessus.
Il écarta les ailes tandis qu'il prenait son élan et sauta de l'esplanade rocheuse. Pendant une seconde, il chuta droit vers l'océan. Puis le vent s'engouffra sous ses ailes et il s'éleva bien au-dessus des flots. Il battit des ailes pour gagner en vitesse et sentit les muscles jouer dans son dos. Il aurait ressenti du plaisir pour ce premier vol s'il ne poursuivait pas le dragon sanglant. Aymeric monta haut dans le ciel en endurant silencieusement l'effort. En tant que fils de Praeslia, il s'avérait plus rapide et tenace que son adversaire. Il ne broncha pas même si voler à une telle vitesse le fatigua.
Alors qu'il planait au-dessus du dragon sanglant, il se laissa chuter. Il atterrit sur le dos de son ennemi et enfonça ses griffes à la base des ailes et sous les côtes. Cette fois, le fils d'Ignaïré rugit de douleur. Du sang gicla et se perdit dans les airs. Le dragon rouge se débattit et tordit le cou pour essayer d'atteindre Aymeric de ses flammes. Le demi-dieu ouvrit la gueule à son tour. Il sentit un picotement remonter son œsophage et gagner en intensité. Un déluge de foudre jaillit d'entre ses crocs et se fracassa contre les flammes de son adversaire.
L'explosion assourdissante les sépara. Aymeric essaya d'agripper le dragon sanglant mais ne réussit qu'à lui entailler la membrane d'une aile. Son ennemi perdit de l'altitude et grogna. La fin du combat était proche, le chevalier dragon le pressentait. C'est alors que le chef des assassins se retourna, une lueur sadique dans le regard.
Un sourire découvrit ses crocs blancs comme des os et il lâcha Lysange. Le temps sembla se ralentir pour Aymeric. Sa compagne hurla de terreur et se débattit vainement tandis qu'elle fonçait droit vers les eaux salées de l'océan. Ses longs cheveux blancs lui fouettaient le visage et ses yeux écarquillés reflétaient la peur qui l'habitait. Le choc lui serait fatal à cette hauteur.
De l'autre côté, le dragon sanglant s'éloignait. Aymeric pouvait encore le rattraper et le déchiqueter en petits morceaux. Il pouvait encore se venger pour sa défaite, pour cette humiliation qu'il n'oublierait jamais. Il pouvait encore redorer son titre de guerrier invaincu et éteindre la vie qui brillait dans les yeux de son adversaire. Il pouvait encore triompher !
Il fit son choix.
Il replia les ailes et piqua vers Lysange. Il tendit une énorme patte griffue dans sa direction et sa compagne s'agrippa à lui de toutes ses forces. Alors seulement il étendit ses ailes pour reprendre de l'altitude. Ses pattes arrières frôlèrent les flots. Il jeta un regard vers l'horizon : le dragon sanglant disparaissait dans le lointain. Il se rassura : il était parvenu à le blesser, cela le contentait. Son plus grand trésor, celle qu'il chérissait par-dessus tout et qui passait avant le reste du monde, se tenait au creux de sa patte, saine et sauve.
Aymeric se posa maladroitement et veilla à ne pas blesser Lysange lors de son arrivée fracassante durant laquelle il s'effondra à moitié sur l'esplanade. Il la déposa avec mille précautions et elle demeura à ses côtés, une main posée sur sa peau écailleuse.
- Tu es venu me délivrer, dit-elle d'une toute petite voix.
- Tu pensais vraiment que je pouvais renoncer à toi ? Je n'ai jamais cessé de te chercher.
Lysange se blottit contre lui, minuscule comparée à sa taille de dragon. Aymeric aurait voulu se laisser aller à des effusions de tendresse mais le moment était mal choisi, même s'il en mourrait d'envie. Il se résigna à attendre encore un peu.
- Comment va Zolan ? demanda-t-il à Hydronoé et Ourania.
- Sa blessure n'est pas belle à voir, expliqua son jumeau. Il est brûlé sur tout le côté gauche, de la cuisse jusqu'au cou...Nous avons empêché le feu de brûler les chairs plus en profondeur en les refroidissant mais le mal est fait. Il est inconscient depuis...
- Nous allons le porter à l'intérieur et vite le rapatrier au château. Mais avant, comment est-ce que je reprends forme humaine ? Les couloirs seront trop étroits pour mon apparence actuelle...
- Essaie de te vider la tête. Imagine toi perdre en taille et reprendre ton physique humain. Concentre-toi, ton corps suivra naturellement ta volonté.
Le jeune homme suivi les conseils de son frère à la lettre. Au début, rien ne se produisit. Il perdait patience quand un fourmillement désagréable remonta le long de sa colonne vertébrale. Il perçut les ondulations de sa peau, accompagnées par de fortes démangeaisons. Il rapetissa et il eut la sensation de tomber tout en gardant les pieds au sol. Ses os craquèrent par endroits, ce qui lui causa plus de gêne que de souffrance. Quand il rouvrit les yeux, il était de nouveau humain et nu comme un vers. Même ses griffes, ses cornes, ses ailes et des mèches rouges avaient disparu. Il soupira de soulagement et cueillit Lysange dans ses bras.
Elle le serra si fort que ses côtes menacèrent de se fêler. Si l'une d'elles avait écopé d'une fracture à cause de cette étreinte, il aurait été le plus heureux des hommes. Il plongea les doigts dans les cheveux de sa compagne et respira son odeur à pleins poumons. Il remarqua qu'Ourania attendait à une distance respectueuse et relâcha Lysange à contrecœur. Les sœurs se jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec le même visage soulagé. Pendant ce temps, Aymeric s'agenouilla près de Zolan et grimaça en constatant l'étendue des dégâts.
La chair, rongée par les flammes, laisserait une cicatrice après la guérison. L'ancien assassin haletait et ses yeux roulaient sous ses paupières closes. Il avait besoin de soins, de toute urgence. Aymeric accorda encore une minute à Ourania et Lysange pour leurs retrouvailles, le temps pour lui d'enfiler des vêtements piochés dans son sac de voyage déchiqueté à cause de sa transformation, avant de déclarer qu'il était temps de rejoindre le reste du groupe.
Sa compagne prit la tête du groupe en toute hâte, armée du poignard encore rouge du sang du chef des assassins. Ils remontèrent les couloirs sans rencontrer âme qui vive, jusqu'à ce qu'ils arrivent à proximité de la surface, juste avant la grande salle tapissée de Zytalite située sous le lac de verre.
Leurs compagnons d'armes patientaient ici. Après un rapide examen, Aymeric constata que personne n'était blessé. Ses amis sourirent en avisant Lysange et se précipitèrent à ses côtés, sauf Zachary. Il tenait une couverture vert pâle dans les bras. Il s'approcha du demi-dieu et lui glissa :
- Beaucoup d'assassins ont pris la fuite. Deux d'entre eux emportaient des enfants mais nous n'avons réussi à en stopper qu'un seul. Regarde.
Il tendit la couverture à Aymeric qui l'attrapa maladroitement. Un bambin était drapé à l'intérieur, bien réveillé. Ses yeux limpides comme un ciel d'hiver fixèrent Aymeric sans manifester le moindre sentiment. De fins cheveux blancs garnissaient son crâne. Un sylphe ? A vue d'œil, Aymeric lui donna un an, peut-être même moins. Que faisait un bébé ici, dans un repaire d'assassins ? Soudain deux mains s'emparèrent de l'enfant et Lysange blottit le petit être contre elle, une expression soulagée sur le visage. Elle fouilla ensuite les environs du regard, de nouveau soucieuse.
- Où est le second ? Où est le petit garçon dans la couverture orange ?
- Un assassin s'est enfui avec lui, lui confia Zacharie. Nous n'avons pas réussi à le rattraper.
Le visage de Lysange se décomposa.
- Tu connais ces enfants ? s'enquit Aymeric. Ils étaient captifs avec toi ?
Sa compagne pinça les lèvres avant de déclarer tout bas :
- Ce sont mes enfants, Aymeric. Ou plutôt nos enfants.
Le jeune homme cligna des paupières à plusieurs reprises. Son regard alla de la couverture verte à Lysange, de Lysange à la couverture verte. Ce n'était pas possible. Absolument impossible ! Ses compagnons battirent soigneusement en retraite pour leur laisser un peu d'intimité.
- Mais...Comment ? demanda Aymeric à sa compagne.
- Tu te souviens de la nuit avant mon enlèvement ? Nous avons fait l'amour. Je comptais prendre mon contraceptif habituel le lendemain mais Amagmalion m'a emporté avant et ensuite cette histoire m'est sortie de la tête et le temps que je m'en rende compte...Il était trop tard.
- Donc c'est...Je...Nous avons des enfants ?
- Oui, des jumeaux : une fille et un garçon. Je te présente Omphale.
Elle lui montra de nouveau la frimousse inexpressive de sa fille. Leur fille. Puis une terrible réalité frappa Aymeric en plein cœur, bien pire que l'annonce de sa paternité. De leurs deux enfants, il n'en restait plus qu'un : l'autre se trouvait entre les mains des assassins.
- Nous devons nous lancer à leur poursuite, dit-il pour lui-même. Hydronoé, Gébald, Alaman, Firenza, Lisbeth et Brazidas, retrouvez l'assassin qui fuit avec le bébé à la couverture orange ! Immédiatement ! Zacharie et Ourania, restez ici pour soigner Zolan.
Il déposa un rapide baiser sur la joue de sa compagne.
- Je vais avec eux. Reste ici et repose-toi, d'accord ?
Il se précipita à la surface, suivi par ses amis. Il arpenta la jungle humide sans relâche durant de longues heures. Il ignora l'humidité et les insectes pour se concentrer sur les pistes discrètes laissées par les assassins. Pourtant une pensée revenait sans cesse en lisière de son esprit. Père : il était père. Il essaya de l'étouffer : cette vérité l'effrayait plus que tout au monde. Il repensa à la petite Omphale. Elle avait ses yeux, c'était indéniable. Est-ce que son frère lui ressemblait ? Il avait déjà connu des jumeaux qui n'avaient pas du tout le même physique. Il tâcha de se concentrer sur sa traque, aussi agacé que perdu.
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Chevalier dragon, tome 4 : La guerre d'Amaris
FantasyDepuis la disparition de Lysange, Aymeric n'a qu'une idée en tête : la retrouver. Cela l'amènera à coopérer avec une vieille connaissance afin d'infiltrer le repaire du dragon rouge et sauver sa compagne. Cependant le temps presse et la fin du monde...
