Arrivée dans la salle de cours avec cinq minutes d'avance, je pose mon sac et me laisse tomber mollement sur une chaise. Au moment où je sors mon cahier de notes, Aiden se glisse à la table d'à côté, un large sourire aux lèvres.
- Hey ! Comment étaient tes vacances ?
- Pas mal, mais je suis contente que ce soit terminé.
Il me jette un coup d'œil surpris, comme si j'étais folle à lier.
- Je ne vois qu'une seule explication : les cours de M. Williams t'ont manqué.
- Tu m'as percée à jour !
Nous gloussons comme des idiots en voyant le principal concerné entrer et poser ses affaires sur le bureau, mais nous nous ressaisissons illico lorsqu'il nous lance un regard noir par-dessus la monture de ses lunettes rondes.
Je m'efforce de prêter attention aux paroles de ce dernier, mais l'heure du déjeuner me reste en travers de la gorge. Le comportement de Jared me dépasse, encore. Pour changer. Chaque fois que nous avançons d'un pas, nous en reculons de deux autres. Je me demande si nos échanges épineux finiront par nous mener quelque part ou si, au contraire, ils risquent de nous éloigner pour de bon.
- Vous avez une semaine pour me rédiger un écrit sur les dangers de la passion. Je n'accepterai aucun retardataire, soyez-en avertis, nous informe M. Williams à la fin du cours.
Je ne cache mon enthousiasme à l'annonce de ce devoir, en revanche, la réaction d'Aiden est tout autre.
- Je suis fichu, se lamente-il l'air abattu. Tu as des idées, toi ?
Je lui assène une petite tape sur l'épaule.
- Quelques-unes. Mais ne t'inquiète pas, je t'aiderai.
Il me remercie du regard puis m'adresse une tonne de compliments - un peu trop exagérés et que je ne mérite pas non plus.
- À ce propos... j'ai entendu pas mal de choses à ton sujet, bafouille-t-il tandis que nous quittons la salle.
- À mon sujet ? C'est-à-dire ?
Ça sent mauvais, très mauvais, me serine une petite voix.
Aiden semble autant - voire plus - mal à l'aise que moi à l'idée de me mettre au courant des bruits colportés.
- Eh bien, des rumeurs racontent que tu sors avec Jared Parks. C'est vrai ?
- Ne me dis pas que tu crois ces soi-disant rumeurs ?
Si c'est le cas, mon estime pour lui risque d'en prendre un sacré coup. Les bruits de couloirs m'ont toujours horripilé. Mais savoir que j'en suis le sujet principal ne fait qu'empirer la chose, même si c'était à prévoir. Car passer du temps avec Jared revient à être au centre de l'attention.
- Vous êtes plutôt proches tous les deux, alors... enfin... j'ai supposé que...
- On ne sort pas ensemble, m'écrie-je.
- Je confirme, intervient une voix masculine dans mon dos.
Me retournant, je vois Jared, les mains dans les poches de son sweat gris. Ses yeux se plissent, teigneux, en voyant Aiden à mes côtés.
- Toi et moi, rendez-vous à la bibliothèque demain, déclare celui-ci en me toisant. Je compte sur toi !
J'acquiesce. Agitant la main, Aiden disparaît entre les étudiants qui se pressent dans le couloir pour arriver à l'heure.
- Je t'attendais, dit Jared.
Je me tourne vers lui. Ses iris semblent s'être adoucis. Du moins, en apparence.
- Tu n'as pas cours ? je l'interroge.
Il fait non de la tête, reste quelques instants à regarder le sol, et vient planter son regard dans le mien.
- Je peux te parler ? demande-t-il d'un ton brusque.
- Ce n'est pas ce que tu es en train de faire ? je lance d'une voix égale.
- S'il te plaît, insiste-t-il.
J'inspire puis m'appuie contre le mur. Je m'attends à tout. Même au pire. Peut-être va-t-il m'annoncer que nous ne pouvons plus nous fréquenter ? La nausée me monte à la gorge en y pensant.
- Allons-y, discutons, je décrète.
Il inspire à son tour.
- Je t'ai blessée ?
J'ouvre la bouche, prête à objecter, mais il me devance :
- Et ne me mens pas.
Ça alors ! Il commence à bien me connaître.
- Oui, je reconnais à contrecœur. Mais sache une chose : c'est moi qui prends mes propres décisions.
Il lève les sourcils, un rictus narquois se forme sur son visage d'ange.
- Je préfère que tu évites ce genre de fête.
- Pourquoi ? Qu'est-ce que je risque à y aller ?
- Tu sais très bien pourquoi, persiste-t-il, sa gravité recouvrée. La dernière fois que tu es venue, tu as disparu et je t'ai cherché pendant une heure.
Je croise les bras sur ma poitrine.
- D'accord. Tu as raison. Mais ça n'excuse pas ta manière de parler, renchéris-je.
- Et je m'en excuse. Tu me pardonnes ?
Il me scrute, le regard plein d'espoir.
- Tu mériterais que je dise non, je grommelle.
- Là, c'est toi qui viens de me blesser, raille-t-il en faisant mine d'être touché au cœur.
Je lève les yeux au ciel et remarque que le couloir s'est vidé. Nous sommes les derniers.
- Bon, je vais rentrer, dis-je. Contente qu'on se soit... expliqués.
Replaçant mon sac sur mes deux épaules, je commence à m'en aller quand soudain, Jared me barre la route.
- Quoi encore ?
Il baisse les bras, une fois certain que je l'écoute.
- Tu fais quelque chose ?
- Quand ça ?
- Maintenant.
J'inhale avec difficulté.
- Heu...
À vrai dire je n'ai rien de prévu. Mais j'hésite à lui répondre par l'affirmative, alors que j'en ai follement envie. Pourquoi hésiter ?
- Si tu es occupée, je m'en vais, dit-il en reculant d'un pas, voyant que ma réponse tarde à venir.
- Mais non ! je m'exclame, trop vite et trop fort. Il faut... il faut juste que je passe à la résidence avant.
J'ai à peine prononcé ces mots qu'il me décoche son fameux sourire auquel je ne peux jamais résister très longtemps.
- Pas de problème. Faisons un détour, conclut-il.
Il m'emboîte le pas, triomphant.

VOUS LISEZ
À corps perdu
RomanceAbbigail, dix-huit ans, discrète et peu sûre d'elle, retourne comme chaque été en vacances chez sa tante. Mais ces quelques jours passés sous le soleil écrasant de Floride vont chambouler son existence qui, jusqu'à présent, lui a toujours semblé vul...