01 | Brouillard d'irréalité

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Liverport mêlait modernité et beauté insulaire préservée

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Liverport mêlait modernité et beauté insulaire préservée. Ses falaises abruptes, sa longue digue bordée de plages et ses rares poches de nature sauvage lui conféraient un charme unique, bien que derrière son allure paradisiaque, se dissimulaient des lois indépendantes et des secrets profondément enfouis. Les mœurs étaient différentes, et tout était affaire de choix personnels.

Le Soprano avait érigé cette philosophie en principe sacrée. Que vous veniez chercher un peu de douceur dans une soirée morose ou que vous préfériez vous égarer dans les recoins les plus sombres de vos désirs, le Soprano garderait le secret.


Il était encore tôt lorsque Lino franchit les portes du Soprano. L'endroit ensommeillé baignait dans la lumière matinale, calme.

Le regard de Lino dériva sur les assises modulables rouges, où il s'assit, puis sur la scène déserte. Comme la veille, la pièce semblait enveloppée d'une étrange brume, sa vue brouillée par la mélancolie qui s'était insinuée en lui.

— On pourrait transformer cet espace en carré VIP, dit-il en souriant. Avec des rideaux pour l'intimité, tu vois le genre.

Left hocha à peine la tête en réponse, perdu dans ses pensées. Avant qu'il ne puisse lui demander ce qui le tracassait, un bruit soudain fit tressaillir Lino. Des voix fortes résonnèrent dans la pièce, suivies du pas précipité de plusieurs hommes. Leurs échanges animés remplirent l'espace, brisant le silence qui régnait jusque-là.

En entrant, Jimmy, le vigile à la carrure imposante, leur adressa un salut bref. Des gouttes sombres de sang marquaient son passage sur le parquet. Son bras était lacéré sur toute la longueur. Sans un mot de plus, il se dirigea vers la cuisine des garçons.

— T'as été attaqué par un raptor ? demanda Left intrigué.

Jimmy émit un petit rire depuis la cuisine, au fond de la pièce, alors qu'il fouillait les placards pour trouver une trousse de premiers secours.

Les autres hommes déposèrent la masse inerte qu'ils portaient sur la banquette en face de Lino. Un soupir collectif de soulagement mêlé de fatigue s'échappa de leurs lèvres. Chacun échangea un regard entendu, comme s'ils venaient de surmonter un obstacle épuisant et nécessaire.

Lino, immobile, sentit son cœur s'accélérer. Ses yeux s'accrochèrent au corps affalé devant lui. C'était un jeune homme. Ses vêtements – un jean large taché de terre, un t-shirt gris délavé et une veste kaki en lambeaux – semblaient raconter une histoire de survie difficile. Sa peau, d'une pâleur inquiétante, était constellée d'éraflures et de contusions, témoins muets d'un combat récent.

Lino se pencha en avant pour l'examiner de plus près, la table basse agissant comme une barrière fragile entre eux. Le blond de ses cheveux était à peine visible sous une couche de poussière et de saleté, donnant l'impression qu'il émergeait lui aussi du brouillard provenant de l'imagination de Lino. Ses yeux glissaient sur le visage de l'inconnu, parcourant ses traits paisibles en apparence, quand l'une des paupières se souleva brièvement, dévoilant le bleu translucide d'une iris.

Intrigué, Lino s'inclina d'avantage par-dessus la table basse, mais sa contemplation fut brutalement interrompue par la sortie inattendue de Louka de son bureau. Ses pas rapides résonnèrent dans le couloir surplombant le salon. Il ralentit quand il remarqua le corps étendu sur la banquette. D'un signe de tête, il désigna le jeune homme, question silencieuse suspendue dans l'air.

Jimmy y répondit d'abord par un soupir bruyant.

— Ça mord, ça grogne comme un animal et ça donne des coups, répondit-il. On a eu du mal, même à six.

Louka resta impassible, son visage ne trahissant aucune émotion.

— Eh bien, ça ne mangera pas pendant une semaine si ça n'est pas sage.

Louka poursuivit sa route vers l'appartement de sa sœur et interpella son ami sans le regarder.

— Lino, tu peux m'attendre dans le bureau.


Comme à son habitude, Louka fracassa la porte au lieu de la refermer comme le commun des mortels l'aurait fait. Il s'assit derrière le secrétaire, en face de son ami qui s'était installé quelques minutes auparavant..

Lino attrapa le verre rempli d'un liquide brunâtre sur le bureau.

— Je voudrais un carré VIP, dit-il avant de boire une gorgée puis de grimacer.

Louka le fusilla de son regard clair et acéré.

— Et moi, je voudrais ne pas partager mon Whisky à neuf heures du matin.

— Tu sais, avec des rideaux, poursuivit Lino sans se démonter, la voix enrouée par l'alcool.

— Oui, et en forme de carré... Souffla Louka, sa mâchoire reposant dans sa main tandis qu'il se penchait sur le bureau.

— C'est ça, répondit le jeune mafieux sans se soucier du sarcasme.

— D'accord...

— Tu as fait mon calcul ?

Louka étudia son ami un instant. Lino se tenait très droit, un sourire niais figé sur ses lèvres. Cette expression indéfinissable lui donnait l'air d'un parfait ahuri. Il s'en détourna et ouvrit un tiroir pour en sortir une enveloppe épaisse.

— Le compte est bon.

— Tant mieux, sinon j'aurais été tenté de mettre le feu au bordel, avec toi et ta sœur à l'intérieur, lança Lino d'un ton enjoué, comme s'il évoquait la météo du jour.

Louka secoua la tête, un sourire presque amusé se dessinant sur ses lèvres.

— Aucune crédibilité...

Un échange de regards complices scella leur conversation légèrement décalée.

Lino quitta le bureau, satisfait après avoir réglé les affaires avec Louka. Alors qu'il passait devant le bar, Yuki leva un sourcil interrogateur.

— Tout s'est bien passé avec Louka ? demanda-t-elle d'un ton curieux.

Lino hocha la tête en signe d'approbation.

— Ouais, tout est en ordre maintenant.

Yuki fit tourner un verre entre ses mains avec une grâce habituelle. Elle inclina la tête légèrement, son regard pétillant d'amusement.

— Tu devrais peut-être revenir ce soir, alors. L'endroit sera plus animé, et qui sait, tu pourrais même te trouver une nouvelle distraction.

Lino lui adressa un clin d'œil complice.

— Tu essaies de me convertir à une vie de débauche, Yuki ?

Elle rit doucement. Lino esquissa un sourire plus large.

— J'avais d'autres plans... On verra. Je ne promets rien, mais je garde l'idée en tête.

Yuki lui fit un signe de tête, tout en gardant son sourire enjôleur.

— C'est tout ce que je demande. À ce soir, Lino.

Il lui fit un petit signe de la main avant de quitter le Soprano, mais lança un dernier coup d'œil à la banquette rouge, à présent vide.



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