À la Allison Academy, un établissement scolaire de North Miami Beach où se mêlent les cultures des quatre coins du monde, Reino se prépare à vivre sa dernière année comme toutes les précédentes.
Mais ça, c'était sans compter l'arrivée d'un nouveau d...
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Toute la semaine s'est déroulée dans ce même brouillard. Après les félicitations quant à mon admission, nous avons continué ce petit train de vie fade et sans rebondissements. Lundi. Mardi. Mercredi. Mercredi, nous sommes allés au cinéma avec mes parents, ils m'en voulaient toujours par rapport à mon comportement envers Blanca. Mais je crois que mon père a parlé à ma mère, et sans réellement savoir ce qu'il lui a dit, ils ont commencé à exiger que je passe plus de temps avec eux, à défaut de noyer mes soirées dans ma chambre.
Jeudi, j'ai croisé Haru dans les couloirs et je me suis enfui. Il n'était pas avec le groupe, il vagabondait dans son coin. Les autres fois, il restait avec eux. Ça faisait longtemps que je ne l'avais plus vu faire cavalier seul, alors j'ai été pris de court par son apparition là où je m'étais mis à traîner.
Vendredi, je le croise encore à la volée, lorsque je sors des toilettes. Il est adossé à un poteau en extérieur, son portable dans les mains. Il ne me regarde pas, son air est plutôt las. J'entame de prendre une autre direction pour le semer, mais il se trouvait assez près pour sentir ma présence, et, immanquablement, sa voix se projette jusqu'à moi sans qu'il n'ait à lever les yeux.
— Alors, on est redevenus des étrangers ?
C'est plus fort que moi, mon corps entier se tétanise. Je sens mon sang se glacer, et ce souffle, qui me maintient en vie, qui me fait garder les pieds sur terre, s'étouffe dans ma cage thoracique.
Je le sens se déplacer, avancer vers moi. Je le sens lent et hésitant, malgré cette phrase qui m'a semblé si directe. Puis, je le sens s'arrêter, à un pas dans mon dos. Son ombre jouxte la mienne, à deux doigts de la toucher.
— Il s'est passé quoi, Rei...
Il y a quelque chose, dans sa voix. Quelque chose qui me désarme, quelque chose qui se fêle. Je fais volteface en croyant naïvement que je pourrai garder la tête froide, mais sa simple expression m'anéantit.
Haru se tient là, le visage pâle et épuisé, j'ai l'impression qu'il n'a pas dormi depuis des années. Les cernes qui soulignent ses yeux s'enfoncent dans sa peau blanche, et cette bouche, toujours taquine et lumineuse, ne mime plus qu'un rictus de défaite.
Je peux l'encaisser. J'ai encaissé de me faire face après toutes les horreurs que j'ai crachées à Blanca. J'ai encaissé cette « rupture amicale » avec Matthew. J'ai encaissé le silence, la naissance de ce Reino Laine qui sabote le monde pour l'empêcher de s'écrouler. Alors je peux encaisser de dire à Haru qu'il n'est plus qu'un étranger, que notre histoire a tracé son point final au moment même où j'ai quitté sa maison, il y a de cela neuf jours, dix-neuf heures, cinquante-cinq minutes et treize secondes.
Alors, pourquoi ?
Pourquoi ma tête tourne comme si le monde n'avait pas encore volé en éclats ? Pourquoi c'est maintenant, que le danger me paraît aussi grand ?
Pourquoi, au lieu de formuler cette dernière sentence, celle de notre rupture, je me retrouve à tituber dans sa direction comme une foutue marionnette ?
— Je veux juste que ça s'arrête...
Tout ce bruit. Les tic-tacs de cette horloge. Les visages qui vieillissent.
Les promesses qui s'épuisent dans un lac, un lendemain de tempête.
Le ciel devient tout petit et les murs semblent s'effondrer sur moi. Cette école me bâillonne, je suffoque à la vue de toutes les salles de classe qui s'étendent à l'infini. Ce couloir est interminable.
— Éloigne-moi de cet endroit, je t'en supplie.
Avant que je ne m'en rende compte, la main de Haru se pose sur la mienne. Quand je reviens à moi, mon corps est appuyé contre sa voiture, dans le parking, cherchant un semblant d'oxygène.
— Hé, Rei... tu vas bien ?
Quand je relève les yeux, ceux de Haru sont morts d'inquiétude. Sa main, légère comme l'eau, entoure mon poignet. J'aimerais dire quelque chose, n'importe quoi. Tout. Tout ce fouillis qui se gangrène dans mon cerveau et qui ne demande qu'à exploser. La première pensée qui m'accable ouvre ma marche vers la honte :
— J'ai appris que Jade a été refusée à UPenn. Je me suis même pas donné le droit d'essayer d'aller la consoler.
Le premier flot, et je continue :
— Ioane galère à trouver un logement à Chicago, il fait des heures supp' à son boulot au diner, juste pour que son dossier soit plus clean.
Une chaleur m'irradie tout le corps, alors pourquoi j'ai aussi froid ?
— Je crève d'envie de savoir si Hyerin va bien, si elle est pas toute seule dans cette situation, si elle dort comme il faut malgré toute la merde qu'il y a partout. J'espère qu'en ayant de la rancœur envers moi, tu ne t'énerves pas contre elle et Matthew.
Parce que Matthew lui a dit la vérité. Je l'ai compris à la distance qu'il y a entre eux depuis, même s'ils sont toujours dans le même cercle. J'ose croire qu'il l'a fait le jour même où je lui ai raccroché au nez. Mais d'une certaine façon, j'ai l'impression qu'après notre dispute chez lui, Haru avait plus ou moins eu la puce à l'oreille.
Ce qui veut dire que même si elle s'est temporairement fragilisée, leur amitié survivra. Je le veux, j'en ai besoin. Sinon tout ça n'aura servi à rien. Et avec un peu de chance, Matthew et Hyerin se retrouveront.
— Rei... tu nous regardais ?
Une plainte sourde me file entre les lèvres.
— Évidemment que je vous regardais ! Je vous regarde tout le temps, j'espère toujours que tout va pour le mieux pour vous. Putain, je suis incapable de juste vous oublier !
Je me mets à pleurer, devant lui, sans chercher à me cacher. C'est par là que tout commence, lorsqu'on apprend à arrêter de cacher ces morceaux de soi qu'on ne parvient pas à regarder en face. Mais surtout, je suis exposé, les tourments à vif. Je suis une plaie ouverte et un océan de jérémiades. Pleurer, je sais le faire.
— Pardon. Pardon. Pardon, Haru. Je suis désolé, je suis désolé pour tout !
Je vois qu'il ne sait pas comment réagir, il reste planté là, incapable de déchiffrer cette soupape. Mais il ne me lâche pas, et ma douleur passe dans la sienne, et je ne veux pas, je ne veux pas qu'il en absorbe la moindre parcelle.
Ses mains remontent à mes épaules, encaissant mes tremblements. Je ne sais pas où prend source cette hargne, cette rage débordante, mais elle jaillit par tous les pores, prête à putréfier tout ce qu'elle risque de toucher. Alors, encore une fois, je tente de m'éloigner.
Sauf que, dans ce mélodrame qui s'enchevêtre entre la purge et le grotesque, il m'attire avec force contre lui, me faisant disparaître dans son étreinte.
Alors, le bruit, et le tic-tac, cessent.
— J'avais trop peur de vous perdre...
— Je sais, Rei..., murmure-t-il dans mes cheveux. Je crois que je commence à comprendre...
— J'ai fait n'importe quoi, sangloté-je. Vous me détestez.
Je sens ses lèvres sur ma tempe. Mon nez dans son cou, il y a la douce familiarité de son parfum.
— Personne ne te déteste, t'auras beau tout faire pour. S'il y a bien une chose que Reino Laine ne pourra jamais attiser chez qui que ce soit, c'est la haine.