À la Allison Academy, un établissement scolaire de North Miami Beach où se mêlent les cultures des quatre coins du monde, Reino se prépare à vivre sa dernière année comme toutes les précédentes.
Mais ça, c'était sans compter l'arrivée d'un nouveau d...
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Mes nuits ne sont pas les plus calmes. Je ne suis pas habitué à cette maison. Elle ne me fait pas peur, elle est juste différente. Je me retrouve alors à tourner sur moi-même, dans mon lit, pendant plusieurs longues séries de minutes. De très, très longues minutes.
Quand, chez moi, je suis rattrapé par mes insomnies, j'ai au moins droit à la familiarité de mon plafond, que je fixe jusqu'à laisser le sommeil prendre une place opportuniste. Ici, les murs me sont étrangers. Je ne suis pas un poltron, il n'empêche que l'inconnu – et la science soutient ma théorie, qui n'est pas juste une excuse pour refuser de dire que j'ai les jetons – a tendance à ne pas plaire à la nature humaine. Vous voyez, notre subconscient est une machine qui emmagasine chaque interaction avec notre monde depuis que nous sommes dans la capacité de penser. Il est surtout sensible à deux types d'événements : ceux qui marquent et ceux qui radotent. Il crée ainsi certains schémas en fonction des réactions que nous entretenons dans notre quotidien, et la machine s'adapte. Quand il finit par s'acclimater à son environnement, il est dans un état dit « constant ». Pas forcément « stable », juste qu'il s'implante dans la répétition d'une même routine et en fait son paramètre par défaut. Il choisit ce qui nous est le plus familier, que cela soit positif ou non – c'est pour cela que des gens trouvent du réconfort dans leur chaos – et le nourrit. Mon paramètre par défaut, c'est de m'endormir dans mon lit à moi.
Mon cerveau capte, à tous les niveaux, que je ne suis pas à forcément à l'aise dans cette maison, alors il est comme une locomotive en surchauffe et prend ce changement pour un danger de mort. En clair, mon subconscient pense que je vais crever parce que je ne suis pas chez moi.
Mais non, ce n'est pas du tout parce que j'ai la trouille, tout seul dans cette chambre bizarre. C'est ce con de subconscient.
L'orage n'aide pas, mes pensées sont bruyantes mais la tempête a surgi telle une explosion quand nous avons tous regagné nos chambres, soit assez tard dans la soirée. Nous avons un peu râlé quelques heures plus tôt, pensant qu'il ne se manifesterait pas et qu'il aurait été bien d'aller profiter sur la promenade. L'instinct de Jiheul a gagné, elle nous a dit : « L'orage va éclater, ce n'est pas négociable ». Et elle a eu raison.
Alors nous nous retrouvons cloîtrés entre nos quatre murs, écoutant le vent et la pluie qui tapent contre les murs de dehors.
Je tourne sur mon lit une énième fois et finis, malgré moi, en position assise. La chaleur est revenue. Je passe une main sur mon visage et observe une dernière fois mes murs, pour essayer de les implanter dans ma mémoire comme autre chose qu'une menace.
Cette soirée me rappelle alors celle de l'ouragan Dorian, qui remonte à il y a six mois. Les souvenirs ne sont plus aussi vifs mais la peur que j'avais ressentie est encore quelque part dans ma mémoire profonde. Comme je l'ai dit, il y a des événements qu'on radote, et d'autres qui marquent.
Je me lève et bifurque dans le couloir sombre.
Haru est assis contre le mur, le visage contre ses genoux.
Si mon cerveau n'était pas déjà saturé par ses dissertations mentales sur la psychologie humaine, à tel point que chaque stimulus extérieur passe par un épais filtre avant de me provoquer une quelconque réaction – en gros, mon instinct de survie vient de plonger dans les abysses – j'aurais hurlé à m'en décrocher les poumons.
Au lieu de quoi, mon corps est parcouru d'un frisson comme je n'en avais pas eu depuis des lustres, ce frisson qui nous prend de la tête aux pieds comme une vague d'électricité. Mon cœur manque de se décrocher de ma poitrine, et ma bouche s'ouvre pour, sans crier, laisser échapper un pitoyable couinement :
— Tu fous quoi là ?
Je le vois relever la tête, avec une telle lenteur que j'en ai un vertige d'effroi.
— Hein ?
— Tu. Fous. Quoi. Ici.
En regardant plus longuement – contre ma volonté, car j'ai encore un maigre soupçon qui me dit qu'il s'agit d'un esprit vagabond –, j'ai l'impression qu'il dormait. Ici. Dans cette position. Il se frotte les yeux d'une main.
— Y'a trop de bruit dans ma chambre.
— Du bruit ?
Il a un instant de flottement avant de me répondre.
— Ouais. On n'entend moins l'orage dans le couloir.
Sa déclaration, chuchotée comme pour ne pas être entendue, me glace. Je repense à l'ouragan.
Je m'accroupis à sa hauteur, ses yeux sont fatigués.
— T'arrives pas à dormir à cause de l'orage ?
— Et toi, c'est quoi ton excuse ?
— C'est la maison.
— Pas pratique.
— Pas pratique.
Tout à coup, l'orage prend davantage d'ampleur. Nous entendons une branche taper un grand coup contre la toiture, la faisant claquer dans un son distordu. Je vois Haru tressauter, jurer, et replonger son visage dans son pyjama. Il marmonne :
— T'aurais des airpods ? J'ai paumé les miens.
Le voir comme ça me déchire le cœur.
— Tu m'as dit que ça ne t'avait rien fait... ce soir-là...
Je perçois un maigre sourire alors qu'il a encore la tête baissée.
— Sur le moment, je l'ai pensé. Disons que ça a fini par me prendre par surprise un jour, quand à la tempête suivante je me suis retrouvé paralysé dans mon salon sans savoir pourquoi.
Je me rapproche de lui et porte mes mains à ses oreilles. Je l'entends avoir une brève inspiration, le sentant légèrement se relaxer à mon contact. C'est plus un geste symbolique, je ne crois pas bloquer le moindre bruit.
— Tu l'as dit à quelqu'un ?
— Non.
— Je suis la seule personne à qui tu l'as dit ? m'étonné-je alors.
— Pas que je veuille pas que tu te jettes des fleurs, me contre-t-il avec un rire faible, mais t'es plutôt le seul à m'avoir grillé.
Ne relevant pas sa remarque, je me redresse et tourne les talons. D'abord, du coin de l'œil, je parviens à voir ses yeux briller dans la faible clarté du couloir. Son regard est perdu lorsque je retourne dans ma chambre.
Je sais que je traîne, et ce n'est que deux minutes plus tard que je reviens au trot, mon casque blanc à la main. Il a été presque impossible à trouver dans ma valise.
— J'ai cru que je t'avais soûlé et que t'étais retourné dormir, me partage-t-il.
— Tant que tu me dis pas de me barrer, fais-je en posant le casque sur ses oreilles, je vais nulle part.
Quand la musique se met en marche, je ne sais pas s'il m'entend. Je le vois fermer les yeux et sourire. Alors, je pose mon front contre le sien.
— C'est naze d'avoir peur de l'orage, murmure-t-il.