Chapitre 79

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Mes parents ont envisagé de me priver de sortie.

Mais pourquoi faire ? Je ne vais nulle part.

Mes parents ont envisagé de me prendre mon téléphone.

Mais pourquoi faire ? Je ne parle à plus personne.

Le lundi suivant arrive comme un corbillard, je ne sais même plus comment laisser le temps filer. J'ai l'impression que chaque seconde qui passe s'éternise sur des années.

Mme. Jefferson est debout devant la salle de classe, attendant je ne sais quoi, ses yeux sur son portable. Lorsque j'arrive à sa hauteur et la salue, elle lève le regard, ce dernier s'illuminant.

J'ai comme l'impression que c'était moi, qu'elle attendait.

— Oh, Reino ! s'émerveille-t-elle. Si tu savais comme je suis fière de toi.

Puisque l'Ivy Day est passé et que je n'ai donné de nouvelles à personne, Mme. Jefferson m'a envoyé un mail il y a quelques jours pour me demander, en toute courtoisie, quelle réponse j'avais reçue. Je n'ai pas eu le cœur à lui répondre, avant d'en être contraint dimanche soir, sachant qu'elle m'aurait de toute façon croché dès qu'elle m'aurait vu en face à face.

— Merci, c'est grâce à vous.

Elle me sourit et me laisse passer, mais je trouve que son discours était trop bref. Bizarrement, j'ai comme un mauvais pressentiment quand je prends place à ma nouvelle table attitrée, près de Dagmar sur les rangées à l'avant.

Je peux deviner toute la bande dans le fond, bien que je ne les entende pas. Ils sont devenus plutôt discrets pendant les cours, ou alors, ils n'ont rien à se dire de pertinent, en ce moment.

— Avant que nous commencions le cours, entame Mme. Jefferson, j'aimerais faire une annonce.

Nous levons la tête vers elle. Il ne s'écoule pas deux secondes que je devine la couleur qui déserte mon visage.

Eh bah, merde alors.

— Notre camarade ici présent, Reino, a été accepté à Princeton, l'une des plus prestigieuses écoles de l'Ivy League !

Ni une, ni deux, ils m'applaudissent. Le raffut qui se crée ressemble à une cacophonie de saltimbanques. Je souris pourtant, même si une vague de froid se répand dans mon corps. Cet instant me submerge de toutes les contradictions de l'univers. À la fois, je suis reconnaissant d'avoir enfin ma classe dans la confidence, mais j'ai l'impression que ce moment m'est volé. Mme. Jefferson ne m'a pas prévenu qu'elle m'aurait balancé sous les projecteurs. Puis, je songe au fait que je n'avais rien à préparer, que même dans mon imaginaire, je l'ai visualisée comme telle, cette annonce.

La différence ne réside non pas dans la totalité de cette salle, mais sur un échantillon particulier. La différence implique six personnes qui étaient supposées connaître cette réponse en avant-première, et pas au même titre que tous ces autres visages.

Je me retourne lentement vers eux.

Ils m'applaudissent aussi, presque fondus dans la foule. Mais je perçois ce vide, cet égarement qui habite leurs yeux. Comme si nous prenions pleinement conscience de ce nouveau rôle, ce lien rétrogradé ; nous nous considérons tels les camarades de classe que nous sommes. C'est sûrement le premier sourire que nous nous échangeons depuis des lustres, mais il se trouve dénué de tout ce qui posait son empreinte sur notre authenticité, sur ce que nous étions.

J'ai l'audace de croire qu'ils sont réellement fiers de moi pour Princeton, mais j'ai la décence de considérer que nous ne voulions pas que ça se passe comme ça. Cet instant marque une fin muette, et nous la regardons se dénouer.

Quelque part entre les rangées, dans le flou de cette matinée d'avril, j'imagine Selvi à leurs côtés.

Fonce. Navigue. Ruisselle. Souffle. Tempête. Détone. Migre. Gravite. Érige.

Quelques tables nous séparent, mais à cet instant, ils me paraissent à des années-lumière de moi.


Oops, my badOù les histoires vivent. Découvrez maintenant