Chapitre 36 : Jackson Brock

246 37 33
                                        


Désormais, plus rien ne saurait m'arrêter...

Les couloirs sont plongés dans l'obscurité. L'air frais glace le sang des passants, les rend immobiles et grisâtres. Leur visage grave, leur allure fantomatique, les néons qui grésillent dans leurs coins : les ténèbres se sont emparés de l'internat. Le murmure de certain, mêlé à celui des radiateurs, complexe encore plus les sensations de rancœurs. Un rien pourrait détruire la stabilité de l'endroit. Un rien pourrait détruire l'amour, s'il existe encore. À travers mes yeux fatigués, j'aperçois l'allée sombre. Mon corps ne se contrôle plus, il reste impassible à mes demandes. Mes ordres n'ont plus aucun sens, seul reste la haine et la souffrance. Le démon qui est en moi, celui que j'ai tant combattu, tant oublié, revient à la charge. De violents chocs électriques me traversent les muscles. Mes bras, mes jambes : mes organes prennent en puissante. Mes veines ressortent sur ma peau. Violettes, épaisses et impulsées par la pression de mon sang. Je me mords même la langue, laissant un goût de métal dans ma bouche. Contre toute attente je me retiens de cracher. Une part de moi est toujours présente, caché avec la plus grande difficulté. Mais le monstre veut sa fin. Les Êtres derniers tout cela veulent ma fin.

L'on veut m'anéantir.

Serait-ce cela qui est en train de se passer ? Si la réponse est synonyme de mon état actuel, j'aurais tendance à croire que oui. Mais pourtant, je m'y abstiens, plus préoccupé par ce qu'il pourrait arriver que par la situation présente. Ma volonté n'est pas de mourir, de me faire du mal ou encore de rêver en l'impossible. Nous, tout cela n'a plus aucun intérêt. Seul reste ma survie.

Oui, cette même envie qui pousse les Hommes parfois a s'entre-tuer, à s'approprier les biens de la Terre. Notre seule volonté est de survivre. Aucunement de se venger, de comprendre le monde par pure curiosité. Non, notre instinct naturel, notre grande faculté de compréhension, nous ordonne d'aller plus loin, toujours plus haut, afin de mieux contempler les erreurs du passé, et de ne point les reproduire dans le futur. Tout n'est alors que question de confort, pas de réflexion ou de nostalgie. Ceux qui vous diront le contraire ne sont rien d'autre que des menteurs, et cela je l'ai enfin compris. Tous ces visages qui me regardent, ahuris. Toutes ces personnes qui me méprisent, qui me lâchent parfois des paroles intriguées, presque dégoutté, ne comprennent pas la réalité de ce monde.

Ils ne comprennent pas ma réalité.

Mais cela, j'ai appris à m'en moquer. Oublier, voilà tout ce qu'il faut faire. Seul compte mon objectif, seul compte ma vie. Le monstre qui est en moi a donc prit part aux opérations. Mes jambes filent dans les couloirs à une allure que je croyais impossible. Mes doigts sont repliés sur eux-mêmes, forçant mes poings à se contracter au maximum. Une pression si intense l'emporte sur mes bras, finissant par les bloquer contre mon torse. Je ne suis plus qu'une cocotte-minute aux pleine infusions. Plus qu'une bombe à retardement, qui ne demande qu'à être amorcée, pour libérer sa colère en ce monde emplit de cruauté. Peut-être pense-t-il que c'est moi le fou dans l'histoire. Avoir raison, avoir tort : cela n'a plus aucun sens. Du moins, ce que je sais, c'est que rien n'est une coïncidence.

Tout a une raison d'être.

À moi maintenant de la découvrir, à moi maintenant de la comprendre. Le silence apaisant du couloir s'estompe peu à peu, à croire qu'un trou noir avale le calme en ces lieux. Mais un brouhaha perceptible prend rapidement sa place. Des paroles à peine audibles, des sons sans réel sens. Parfois, un léger sifflement, des représailles et des menaces mêlées à de vives contestations.

Le réfectoire est proche.

Mon corps s'immobilise au palier de l'escalier. Je vois les marches défiler au-dessous de moi, comme une bouche des ténèbres, gobant les élèves d'un coup de gosier si facile, qu'elle semble ne pas les sentir passer. Immobile, empli de spasme et de réflexion inutiles, des courants d'air me happent le dos, me font frissonner. Je suis à la merci des éléments, tantôt par la faible lumière des néons puis par les ténèbres envahissantes. Une véritable marionnette, un vrai pantin de chaire, obéissant aux moindres de désirs d'une folie qui n'est pas une . Un soupir rogue vient perturber ma concentration, comme sortit de nul part. De ma bouche grande ouverte, je sors alors ma langue et humecte légèrement mes lèvres. Elles sont séchées comme de la craie, qu'il m'est alors difficile de les humidifier. Un goût amer me prend par la gorge lorsque je rentre ma langue, la mettant à l'abri de toutes agressions.

Entre Deux MondesDes histoires addictives. Découvrez maintenant