– Deux heures de colle, rien que ça !
Corentin n'en croit pas ses yeux. Entre deux bouchées de légumes, il laisse échapper quelques soupirs.
Comme ce matin, le réfectoire est bondé. En apparence, il est immense, mais je dis bien en apparence. Les pensionnaires sont de plus en plus nombreux qu'il est devenu impossible de circuler entre les bancs lors des heures de pointe. Plus aucun espace n'est disponible et, sur les tables, mes coudes sont collés contre mon plateau.
– Moi, rétorque Lucas, je comprends.
Tout le monde se retourne vers lui. Il est devant moi, et je dois dire qu'il a du mal à esquiver mon regard glacial.
– Bien quoi, se défend-il. Tu aimerais qu'on te dérange en plein cours ?
Il se met à fixer son assiette, comme gêné, et ajoute :
- Et en plus, tu connais Paluche et son caractère...
Là, il marque un point. Mais même, je ne pense pas qu'à sa place, j'aurais été si sévère.
– En plus, souffle Greg, il te donné cette punition juste après les cours, après que toute le monde soit parti !
– Il a peur quand on est tous ensemble, rajoute Lucas. C'est logique, le nombre fait la force.
C'est dans ces moments qu'on remarque que Lucas est le matheux de notre bande. Si je devais nous classer, je dirais que moi je suis les SVT, Corentin le Français, Lucas les Maths, et Greg les...
A vrai dire, il est difficile de déterminer sa matière préférée. Il m'a toujours paru que Greg est une personne intelligente et qui ne se laisse pas facilement influencer. Mais généralement, il tente de cacher son caractère, bien que je suis sûre que s'il se mettait à fond dans les études, il dépasserait toute la classe, et de très loin.
La sonnerie générale nous réveille quelque peu. Autour de nous, comme si tout le monde se trouvait calé à elle, chaque élève se lève et range leur plateau dans les bacs appropriés.
Lorsque je me lève à mon tour, je tire mon sac de sous notre table et le mets sur mon dos. Il est lourd, mais j'y suis habitué. Un jour, en cours de physique, je me suis amusé à le peser sur la balance mise à notre disposition. Le poids qui s'est alors affiché sur l'écran était celui dont je m'attendais : huit kilogrammes et encore, il n'était pas plein.
Aujourd'hui, je pense qu'il doit peser à peu près la même chose, et pour me remonter le moral, je me dis que cela fait mon petit sport de la journée.
Sans que je n'ai le temps de réagir, Greg s'empare de mon plateau. Son sourire crétin va finir par me tuer.
– Laisse-le-moi, rétorque-t-il. Toi, va en cours et réserve nous une place devant.
Les autres sont déjà parti faire la queue.
Au fond, cela m'arrange : je déteste faire ça. Donc, avant qu'il ne change d'avis, je me dirige vers la sortie du réfectoire. Si j'ai bonne mémoire, nous sommes la première heure dans la salle A221. Français... Cette matière, je ne la comprendrai jamais et je pense ne jamais l'aimer.
Je quitte le brouhaha du réfectoire pour atteindre l'étage du dessus. L'escalier débouche sur un long couloir interminable et, dès que j'arrive à la dernière marche, je m'arrête net. Quelque chose ne va pas : il est totalement vide. Normalement, une foule monstre d'élèves s'élever pour me faire barrière, se poussant et rugissant comme ce matin.
Mais il n'y a personne, même pas une mouche. J'avance timidement en redressant mon sac sur mes épaules. Le bruit venant de la cantine s'efface de plus en plus, pour laisser place à un silence de plomb. Je dois encore monter un étage, sauf que l'escalier le plus proche qui y mène se trouve tout au bout du couloir. Ma gorge se sert, et j'ai bien du mal à déglutir. Ma respiration se fait de plus en plus difficile, et j'ai peur de m'étouffer
Les lampes du plafond se mettent à clignoter, comme s'il y avait une baisse de tension. L'une d'entre elles s'éteint même dans un flash électrique. Je sursaute. C'est dingue qu'il n'y ait personne !
Mal à l'aise, je m'apprête à faire marche arrière, mais quelque chose me retient. Je ne saurais pas dire quoi, mais cela est bien présent, comme s'il me surveillait depuis que je suis seul dans ce couloir.
Et c'est à ce moment là qu'il apparait : un homme d'un certain âge, portant une longue blouse blanche. D'où je suis, on dirait un médecin. J'arrête d'avancer quand je remarque qu'il n'a pas de visage. Enfin, si, il en a un, mais il se trouve flouté, comme si un mur de vapeur m'empêchait de voir sa tête.
Ma peur part en escalade lorsque je remarque que dans sa main droite, il tient une seringue. Des gouttes coulent le long de l'aiguille, tandis que l'homme reste impassible et totalement immobile. Mes yeux sont rivés sur lui. J'entends mon cœur battre sourdement dans ma poitrine, tambourinant avec rage, et mes mains tremblent. J'aimerais bouger, partir d'ici et rejoindre le réfectoire, mais je suis cloué au sol, comme si ce dernier me retenait pour que je ne parte pas. Je n'ose rien dire, juste le regarder.
– Bon... bonjours, dis-je finalement. Qui êtes-vous ? Monsieur ?
Aucune réponse, aucun geste. L'homme reste là, tandis que le liquide continu de couler depuis la seringue. Une flaque s'est formée sur le parquet, et il me semble que de la vapeur s'en dégage. On ne sent rien, mais c'est comme si l'air ambiant devenait plus lourd, et plus épais.
Soudain, une autre lampe s'éteint, mais cette dernière explose dans un jet d'étincelles. Là, c'est sur, quelque chose ne va pas. Les autres lampes suivent l'exemple de la première, et nous nous retrouvons rapidement dans le noir. Enfin, pas totalement : au niveau de l'homme, deux brillent encore. Apeuré, et aux limites de la crise cardiaque, mon corps ne va pas tarder à me lâcher.
– Nous n'avions pas le choix, lance une voix fantomatique. Ne nous jugez pas.
Instantanément, je retrouve le contrôle de mes bras et de mes jambes. Des gens commencent à me bousculer. Ils viennent de partout : devant, derrière... Je suis au milieu d'une véritable foule.
Il me faut peu de temps pour me rendre compte que je suis dans le même couloir... Non, ce n'est pas possible. Les lampes sont toutes intactes, aucune d'entre elles n'est grillée.
J'effectue quelques rotations sur moi-même, et je plaque ma main contre ma bouche tandis que je commence à comprendre : l'homme et sa seringue, les lampes qui explosent, le couloir vide...
J'étais en plein rêve.
VOUS LISEZ
Entre Deux Mondes
Bilim KurguJackson vit dans un internat reculé et lugubre, où les maîtres mots sont respect et travail. Bon élève et entouré d'amis, sa vie est des plus agréables, si l'on oublie ses cauchemars et visions tout aussi étranges que surprenants. De son coté, Lis...
