Alma
Présent
~
— Est-ce qu'on l'aura en version papier ?
Je pivote lentement, coupée dans mon propos, deux syllabes égarées dans l'air, ne formant plus aucun mot, une demi-phrase anéantie, perdant tout sens. Mes yeux se posent sur la coupable. Toujours la même.
— Est-ce que tu peux répéter ta question, s'il te plait ?
— Est-ce qu'on aura cette présentation en version papier ?
— Si tu parles de celle que tu interromps, alors non.
— Mais nous en avons besoin, c'est mieux pour nous, les commerciaux, d'avoir un support imprimé.
— Ce qui serait surtout préférable, pour vous, les commerciaux, c'est d'écouter la présentation des nouveaux produits que je tente d'achever, de poser des questions pertinentes sans me couper la parole et de prendre des notes afin de constituer votre argumentaire.
Elle marmonne quelques jurons tout à fait audibles en échangeant une œillade furieuse avec Olivier, le chef de ventes. Réaction en chaîne inévitable, il coule un regard empreint de reproches à Victor, le directeur, qui se tourne alors vers Lucille, ma responsable. Cette dernière plisse les paupières et secoue la tête, sans jamais me voir.
Debout, devant la moitié de l'entreprise, je feins de ne pas remarquer cette cascade de regards. Je m'efforce de maintenir le mien, que j'espère implacable, dirigé sur cette perturbatrice.
— Alma, vous ferez parvenir une copie papier à tous les commerciaux ici présents.
Le visage de cette incompétente se pare d'un sourire suffisant et victorieux.
— Je ne le ferai pas, comme à chaque fois.
Cette discussion revient tellement sur le tapis que je pourrais en faire un monologue. Il serait ennuyeux, comme celui-ci. Elle me rétorquerait qu'ils ont toujours eu des impressions, je lui balancerais qu'on leur a fourni une tablette numérique dédiée à cet effet, elle m'expliquerait que c'est différent, je lui parlerai d'environnement et elle me regarderait avec dédain. En dernier lieu, j'ajouterais que ce n'est pas mon boulot, puis il s'en mêlerait.
— Vous disposez du matériel nécessaire, c'est plus simple, intervient Olivier.
— Le sujet ne réside pas dans la difficulté, Monsieur Pradel.
— Vous êtes assistante, c'est votre travail, Mademoiselle Blunt.
— Je suis cheffe de produits junior. Je veux bien concéder que je suis l'assistante de Lucille et du bureau marketing, mais une chose est sûre, je ne suis pas au service des commerciaux et vous n'êtes pas mon responsable.
— On perd notre temps, râle Victor.
— Alma, continue s'il te plaît, me demande Lucille sur un ton exaspéré.
Lorsqu'on passe en revue le budget, je commence à griffonner nerveusement dans mon carnet, n'en pouvant plus de cette énième réunion interminable et non construite, où l'on parle de tout ce qui ne nous intéresse pas.
— J'aime trop ce produit, lance une voix cristalline alors qu'on nous présente une nouvelle gamme de fils à tricoter.
— Oui, c'est sûr que dans le sud de la France, tu en vendras plus que moi, en Picardie, répond un autre.
Je suis pourtant plus près de ma responsable qui s'évertue à commenter les diapositives qui défilent à l'écran, mais à présent ses mots s'emmêlent et tissent un bruit de fond. Ses paroles et son travail tout entier sont relégués au second plan, parce que les commerciaux ont la capacité de concentration d'une crevette.
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Little Crush
RomanceLa première fois qu'il l'a aperçue ? Elle portait une culotte à froufrous, fun et envoûtante. La première fois qu'il a espéré l'embrasser ? Elle venait de braquer son jardin et parlait à une plante. La première fois qu'il est tombé amoureux d'elle ...
