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Alma

Un an plus tôt

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— Allez ma petite Alma, je suis sûr que c'est dans vos cordes, me provoque Olivier Pradel en lorgnant sur mon décolleté.

Je me retiens de l'envoyer se faire foutre, mais nous sommes seulement tous les deux dans le couloir et son regard me fait flipper. Je ne réponds rien, je tente de garder un visage neutre. Rien ne peut t'atteindre, Blunt ! Surtout pas lui.

Le plus simple serait de partir, d'aller à la boulangerie la plus proche et d'acheter pour le compte de l'entreprise, un assortiment de viennoiseries ou une boite de cannelés en vue de la réunion de l'après-midi. Jamais, je ne m'abaisserai à ça, putain ! Si la demande émanait de ma responsable, ou même du directeur, je l'envisagerais. Certainement pas venant de lui. Surtout qu'il s'agit d'un meeting, pas d'un goûter ! Seulement, devant son regard de plus en dérangeant, je ressens le besoin de m'enfuir et de couper court. Au lieu de forcer le passage pour rejoindre mon bureau, je me faufile à gauche et je descends l'escalier. Je me retrouve dans la rue, devant une boulangerie. Je me déteste.

Je me maudis parce que j'ai deux sachets pleins de croissants et de pains au chocolat dans les mains, ainsi que quatre boissons chaudes.

— Si je fais ça une fois, je suis foutue, marmonné-je en marchant jusqu'à l'esplanade la plus proche.

— Ça va, Herrera ? me demande un homme dans l'avenue.

Je me tourne vers lui et je découvre un sans-abri, assis contre un mur.

— Luis ! dis-je en le reconnaissant. Vous voulez prendre le petit déjeuner avec moi, ce matin ?

Il éclate de rire et se redresse pour me faire de la place. Épaule contre épaule, nous mangeons silencieusement. Presque religieusement.

Luis, je le connais depuis que je travaille à Bordeaux. Il s'installe sur cette place, non loin de nos locaux, tous les jours sauf le mercredi et le dimanche. Je n'ai jamais su pourquoi.

Un jour, alors que j'habitais encore dans un studio près de la gare, le vélo que j'utilisais pour me déplacer a crevé. Durant ma pause déjeuner, j'ai acheté de quoi réparer mon pneu. Quand Luis m'a vue les doigts pleins de cambouis et des traces abstraites sur le visage, il s'est proposé de m'aider. Il a même souhaité s'en occuper seul pour que je puisse retourner travailler. Honnêtement, je n'ai pas hésité une seconde. À aucun moment, je n'ai imaginé qu'il pourrait me voler mon vélo, le mettre en pièce ou le vendre au plus offrant. J'étais confiante. J'ai eu raison, parce qu'à la fin de la journée, ma bicyclette était comme neuve. J'ai voulu payer son travail à sa juste valeur, mais il a refusé. Après une rude négociation, nous sommes tombés d'accord sur un déjeuner. Le lendemain, nous mangions au bistrot du coin.

Depuis, nous discutons parfois, et je nous ramène des boissons tantôt fraiches, tantôt chaudes. L'hiver, Will lui prépare toujours de la soupe. Luis, quant à lui, il continue de faire la révision de mon vélo et deux ou trois autres bricoles. Il m'a même aidée à changer ma serrure quand Iris a défoncé la porte en déménageant son canapé. Luis est vraiment cool.

Quand il est repu, il recule sa tête contre le mur et soupire.

— Que se passe-t-il, Merckx ?

Je m'amuse toujours de découvrir comment il va m'appeler cette fois-ci. À cause de notre rencontre, il me surnomme par tous les noms des gagnants du Tour de France.

— Un homme au boulot se prend pour mon supérieur et m'a ordonné d'aller acheter à manger pour la réunion de cet après-midi. Il m'a pris à part dans les couloirs et m'a reluquée comme un pervers. Il m'a fait flipper. J'ai perdu mes moyens, Luis. Ça ne me ressemble pas.

Little CrushOù les histoires vivent. Découvrez maintenant