Lake
Deux ans plus tôt
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Cela fait trente mois que le premier mot a été prononcé. Alzheimer. Vingt-sept mois, que le deuxième a été déclaré. Divorce. Vingt-six mois que le troisième a été décidé. Vendre. Et vingt-quatre mois que le dernier a été mis en application. Déménagement. Ma mère a quitté la banlieue parisienne pour aller vivre chez sa sœur dans le sud-ouest. Cette solution temporaire a déjà trop duré, et surtout, elle a obtenu une place dans une résidence d'autonomie à Bordeaux. Seulement, c'est trop loin de la maison de sa frangine, encore plus de Londres.
— Cet appartement est très beau, se réjouit-elle.
— Oui, je trouve aussi, dis-je en installant ses rideaux.
— Je vais pouvoir aller faire mes courses à pied et même aller au cinéma ! Savais-tu qu'il y a une mercerie à vingt minutes ?
— Non, je l'ignorais.
— Je vais pouvoir te tricoter ton nouveau bonnet, trésor.
Je lui souris, mais elle ne le fera pas. Même si elle essaie, ma mère n'arrive plus à tricoter depuis que mon père s'est barré lâchement. On pourrait présumer que c'est à cause de sa maladie, mais ce serait faux. Elle a été diagnostiquée très tôt et elle présente peu de symptômes. Déclin cognitif très léger, stade deux, nous a-t-on annoncé. Elle oublie des noms, parfois des rendez-vous, puis elle perd ses clefs ou ses lunettes plus souvent que tout le monde. Ce n'est pas ce qui l'empêche de tricoter comme avant. Non, c'est le manque d'envie. Apprendre que l'on est malade s'avère difficile à encaisser, découvrir que la maladie qui nous tuera dévastera notre esprit avant notre corps apparait vraiment terrifiant, mais constater que l'homme qu'on a aimé pendant trente-huit ans ne désire pas s'emmerder avec ça est simplement destructeur. C'est ce qui me fait peur.
Habiter dans une résidence d'autonomie est une excellente chose, c'est un luxe qui lui permettra de mieux vivre la suite de sa maladie, mais la savoir isolée et loin de sa sœur m'angoisse. Quand on m'a appelé pour me dire qu'une place était enfin disponible pour ma mère, j'ai su ce qu'il me restait à faire.
Ma mère étant installée et prête à passer sa première nuit chez elle, je pars marcher seul. Devant un immeuble en plein centre-ville, pour la deuxième fois, j'observe la plaque fixée sur le mur : Groupe Yumi, Umami Éditions, Masala Magazine, Yumi and me, Uma Café.
« Ce n'est pas le mien, Will. Ce n'est pas mon rêve. Je ne suis pas sûr d'avoir ce droit ».
Pousser la porte de cette entreprise revient à fermer à jamais celle de mes rêves. C'est une sensation étrange, car en soi, travailler ici devrait être une opportunité incroyable. Le job, le lieu, la ville, mes amis et ma mère. Tout ce dont j'aurais dû rêver. Le seul problème c'est que je n'ai pas eu cette chance, que rien de tout ça n'est de mon fait. Mon boulot à Londres n'est pas prestigieux, je vis en colocation et je n'ai pas vraiment de bons potes, mais j'ai tout construit moi-même. J'y accorde beaucoup d'importance.
— Bonjour, j'aimerais voir Will Lang. Je n'ai pas de rendez-vous, mais pouvez-vous s'il vous plaît lui dire que Lake Evans est là ?
— Bien sûr, Monsieur.
Je laisse ma pièce d'identité et j'accède au rez-de-chaussée. La seule fois où je suis venu ici, les lieux étaient neufs et occupés par une fête. Aujourd'hui, c'est toujours aussi beau, mais surtout plein d'énergie. Je m'installe sur un fauteuil, près d'une bibliothèque, et je me plonge dans un manuel typographique décortiquant toutes les polices les plus utilisées dans le monde de l'édition. Je parcours cet ouvrage tout en réfléchissant à mes rêves. Ceux dont je m'interdis de penser depuis l'obtention de mon diplôme, dès que ma mère a commencé à faire ses premiers tests. J'aurais sans nul doute voulu devenir éditeur, et secrètement, écrivain.
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Little Crush
RomanceLa première fois qu'il l'a aperçue ? Elle portait une culotte à froufrous, fun et envoûtante. La première fois qu'il a espéré l'embrasser ? Elle venait de braquer son jardin et parlait à une plante. La première fois qu'il est tombé amoureux d'elle ...
