Alma
Trois ans plus tôt
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« Mademoiselle Blunt, nous avons le plaisir de vous annoncer que votre candidature au poste de cheffe de produit junior dans notre entreprise a été retenue. Bla bla bla. »
Je n'en reviens pas. J'ai postulé sur un coup de tête, sans même savoir si j'étais prête à faire ça : déménager à six cents bornes de Paris. Depuis que je suis môme, j'habite dans la région parisienne. Je ne me souviens pas de ma vie en Normandie, pour moi, j'ai toujours vécu ici. Par hasard, j'ai eu connaissance d'une offre d'emploi des plus séduisante. Cheffe de produit junior dans une entreprise de loisirs créatifs. Ça en jette ! Non seulement cela me permet de quitter pour de bon le poste d'assistante marketing, mais en plus, pour un domaine qui me passionne.
Je n'avais pas trop envie de postuler, car je n'avais jamais envisagé de renoncer à Paris, mais ce job se trouve à Bordeaux. Quand Will l'a appris, il était à deux doigts de rédiger ma lettre de motivation à ma place. Puis, par défi et parce que ça ne m'engageait en rien, j'ai envoyé ma candidature. J'ai d'abord passé un premier entretien téléphonique, puis une entrevue dans leurs locaux. Je viens de recevoir un appel m'annonçant que j'étais prise. Je suis complètement paumée, sans savoir quoi faire.
Première option, je refuse.
Je poursuis ma routine, flânant dans la plus belle ville d'Europe, celle que j'aime, même si j'évolue dans un minuscule studio. Je continue de bosser en tant qu'assistante marketing, m'évertuant à faire mes preuves. Et j'espère secrètement être promue, tout en cherchant un autre emploi dans la capitale. Certes, je stagne un long moment, mais l'équipe avec laquelle je collabore est formidable.
Deuxième option, j'accepte.
Je pars travailler à Bordeaux, pour me rapprocher de mes objectifs professionnels. Je fais de mes passions, mon métier, même si cela m'angoisse légèrement. Bien sûr, je suis obligée de déménager, ce qui implique la visite d'appartements. Et surtout, d'en dénicher un. Je suis nulle pour ça, et question budget, je ne suis pas convaincue que je pourrais me loger plus facilement qu'à Paris. Je refuse de foutre le camp pour atterrir dans un studio aussi merdique que le mien. Alors quoi, je devrais opter pour une collocation ? Hum, toutefois, je suis trop bizarre pour résider avec des êtres humains vivants. En plus, trouver une colocation à distance c'est le meilleur moyen d'emménager avec un taré du ménage, ou un flippé de l'aspirateur. Je ne sais pas ce qui serait le pire. Pour couronner le tout, je devrais commencer dans une semaine. Je suis condamnée à habiter dans un studio minable quelque temps, ou à l'hôtel. En d'autres mots, c'est vraiment galère.
Mais, dans cette option, il y a Will.
— Hey ! Que se passe-t-il ?
— J'ai le job !
— Putain, c'est trop cool ! On va enfin pouvoir nicher dans la même ville. Mon quartier est top, tu devrais trouver un appartement à côté, en plus...
— Je ne sais pas si je vais accepter.
— Pourquoi ?
— J'aime Paris.
— Heureusement pour toi, ils ne prévoient pas de raser cette ville prochainement, tes parents habitent dans le coin et il y a un train qui relie Bordeaux à Paris en moins de trois heures.
— J'ai peur que ma nouvelle équipe soit moins plaisante.
— C'est un pari, c'est vrai, mais tu auras ton rôle à jouer pour développer une dynamique agréable.
— J'ai la flemme de déménager.
— Tu n'as pas grand-chose, tu vis dans une boîte à chaussures meublée. Je m'occupe de ça.
— Pas cette partie-là, celle de devoir trouver un appartement. Je suis censée commencer dans une semaine.
— Je peux te dénicher un appart, donne-moi juste ton budget.
Je lui envoie un message dans la foulée.
— Bien, alors un studio ou une collocation ?
— Un studio, avec de l'espace pour quatre plantes à poser au sol, une bibliothèque, un lit double, une cuisine avec au moins trois feux, un frigo qui arrive au minimum au niveau de mon front et des toilettes ou je peux pisser sans avoir les pieds dans la douche ou me brosser les dents en même temps. Bonus ! À défaut d'avoir la place pour un canapé, j'aimerais bien un fauteuil un peu cosy.
— Al, ça va le faire, mais si j'étais toi, je prendrais une collocation.
— Riley dit que je ne sais pas communiquer avec des êtres humains vivants en dehors de vous.
— Précisément, Alma. Je serai là, ce qui est hyper cool et tu auras peut-être des collègues sympas. Mais avoir un colocataire te permettrait de développer un réseau de potes juste à toi. Tu pourrais rencontrer d'autres personnes, découvrir de nouvelles choses plus facilement.
— Tu as peur que je te colle aux basques, Lang ?
Il éclate de rire et ça me réconforte un peu.
— Je vais y penser, enfin pour le job. Je vais déjà réfléchir à ça.
— Ça serait bien pour toi. Je ne le dis pas uniquement parce que je suis ton meilleur ami et que j'aimerais que tu viennes vivre dans la même ville que moi.
— Ouais, ça reste à prouver.
Je l'entends rire une nouvelle fois alors que je raccroche, car j'arrive à la gare, celle de ma ville d'enfance.
Comme toujours, chaque fois que je sors du tunnel qui s'enfonce sous les voies et que la bâtisse en meulière apparaît, je pense à lui. C'est plus fort que moi, malheureusement indépendant de ma volonté. Le pire, c'est que je ne l'avais jamais vu ici. Au début, je pensais à lui, car cette gare jouxte nos deux villes. J'espérais toujours l'apercevoir, surtout au moment où nous nous sommes rencontrés. Il étudiait encore à Paris. Tous les matins et tous les soirs, je prêtais une attention particulière au monde qui m'entourait, que ce soit sur le parvis, au guichet, sur les quais ou dans le train. Parfois, même dans le métro. C'est dire l'attente que j'avais. Les choses ont changé et depuis de longues années, je pense à lui pour des raisons opposées. Je n'espère plus le rencontrer par un heureux hasard, mais je prie des dieux imaginaires pour ne surtout pas tomber sur lui. Finalement, le résultat est le même, je pense toujours à lui.
Aujourd'hui, alors que je suis encore attendue chez mes parents, je n'y échappe pas. Je vois la gare et je croise les doigts pour qu'il ne soit pas là, même s'il n'habite plus ici. C'est insensé, irrationnel, désolant. Je n'ai pas pris de décision concernant le job, mais surtout, je n'ai pas trouvé le courage d'en parler à ma famille. Tous les soirs, je me rends chez eux, essayant d'y parvenir. Si je veux être honnête, je ne fais pas le trajet pour cette unique raison. Non, parce que depuis quelques jours tout a changé. En allant à la boulangerie, je lui suis littéralement tombée sur lui. Lake Evans, putain ! Oui, officiellement, ma mauvaise foi légendaire et moi tâchons d'annoncer mon éventuel, hypothétique et incertain départ pour Bordeaux à mes parents, mais officieusement, mon cerveau obsessionnel et moi tentons de l'apercevoir une nouvelle fois.
Est-ce que je repousse ma décision pour ça ? Bien entendu, parce que si je m'éloigne de cette gare et de cette ville, j'ai de moins en moins de chance de le revoir. Mais, peut-être qu'ainsi je retrouverai ma raison.
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Little Crush
RomanceLa première fois qu'il l'a aperçue ? Elle portait une culotte à froufrous, fun et envoûtante. La première fois qu'il a espéré l'embrasser ? Elle venait de braquer son jardin et parlait à une plante. La première fois qu'il est tombé amoureux d'elle ...
