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Alma

Présent

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Jeudi soir était l'une des plus belles soirées de ma vie. Partager l'existence de New Blunt City avec Lake était un moment hors du temps. Jamais je n'aurais imaginé conter cette aventure délirante à qui que ce soit, pourtant avec Lake c'était évident. À l'origine, je devais lui donner les six casiers contenant les maisons de mes protagonistes, mais garder leur histoire trépidante et inachevée pour moi. Je voulais seulement lui rendre ses voitures, sans avoir à les extraire de leur garage. Je ne me serais jamais doutée qu'il me livrerait Broken Bells. Je n'aurais jamais pensé pouvoir mettre un point final à cette histoire, celle qui a pris vie dans mon esprit.

Je lui ai confié la première partie de mon projet de la plus intime des façons. Je lui ai narré mon récit en l'animant devant lui dans les rues de New Blunt City. J'ai même fait plus que ça, je lui ai attribué un personnage et nous avons tissé la fin ensemble.

Pour être honnête, j'ai toujours pensé que Lake Evans jouerait un rôle dans mon projet, mais c'était plutôt à Monsieur Evans que je songeais. C'est à lui que j'en ai confié la deuxième partie. Un dossier comprenant la maquette d'un livre de loisir créatif, expliquant comment fabriquer une ville à partir de matériaux de récupération. Une maison, un arbre, un circuit de course ou même un garage, tous les éléments permettant de construire et de façonner un monde imaginaire. Que ce soit les parents pour leurs enfants, les enfants eux-mêmes lorsqu'ils sont suffisamment grands, ou des adultes avec une âme d'enfants. Je voulais que d'autres puissent rêver comme je l'ai fait, qu'ils se tissent des souvenirs.

Lake dispose donc de la maquette d'un livre avec des explications écrites, illustrées, photographiées. Ce n'est qu'un premier jet, rien n'est finalisé, mais j'espère lui donner envie de l'éditer dès que sa nouvelle collection prendra vie. J'ignore s'il est allé consulter mon dossier après mon départ, ou s'il a attendu vendredi. Peut-être ne l'a-t-il toujours pas lu. Je n'en ai aucune idée, étant donné que le lendemain, je suis restée chez moi. Je me sens perdue. Quel sera l'après New Blunt City ? Il est évident que je dois vider et nettoyer mon bureau. Je vais être forcée de récupérer ma ville miniature, puisque je ne peux décemment plus monopoliser une quinzaine de casiers. Je vais sûrement reprendre mes recherches d'emploi dans l'open space, ou tenter de trouver ma nouvelle voie. Publier un livre serait une belle manière de clore cette parenthèse, mais ce n'est pas mon avenir.

— Alma ?

— Je suis dans ma chambre !

Iris arrive et elle se laisse tomber sur mon lit, les jambes en l'air posées contre le mur. Je l'écoute pousser un long soupir.

— Il me plaît vraiment beaucoup.

Elle lâche ça, comme si elle venait d'avoir une révélation. Alors que moi, cette pensée je l'ai ensevelie au cœur d'un iceberg depuis des années. Malheureusement pour nous tous, le réchauffement est climatique est une réalité. Ça craque dans tous les sens, ça cède par endroit, ça déborde par ailleurs et ça tangue bien trop souvent.

— Il me plaît vraiment beaucoup, dis-je en m'installant de la même façon.

— Toi, tu ne parles pas de Will. Par pitié, dis-moi que tu ne parles pas de Will !

— J'aime bien Will, c'est mon meilleur ami, Iris.

— Est-ce qu'il t'a parlé de moi ?

Je grimace un peu, mais je ne peux pas lui mentir. Je ne veux pas qu'elle se fasse des illusions à cause de moi, alors même si ça ne signifie rien, je lui avoue doucement que non. Depuis ce jour dans la salle de bain, Will n'a plus évoqué Iris en ma présence.

— Oh, c'est mauvais signe.

— Will a toujours été très discret sur sa vie sentimentale avec moi. Il se confie peut-être plus facilement à Riley ou à Lake.

— C'est la première fois que je ne sais ni quoi penser ni quoi faire. Dimanche dernier, lors du brunch nous avons partagé un joli moment de complicité. Nous avons discuté pendant des heures, sans silence pesant, sans tabou. C'était fluide, amusant et agréable. Bien sûr qu'il me plaît. Il m'attire et me donne des envies difficilement avouables. On a pris un café ensemble en ville cette semaine. Je voulais l'inviter à boire un verre plus tard, mais je n'ai pas eu l'audace.

— Pourquoi ?

— Je n'arrive pas à savoir ce qu'il espère et je n'ose pas lui demander. Est-ce qu'il ressent la même chose que moi ou me trouve-t-il seulement sympa comme le serait une amie ?

— Pourquoi doutes-tu ?

— Vendredi, Will m'a proposé de sortir, il est venu me chercher à l'appart et on a marché jusqu'au pub. Le nouveau, en centre-ville. Je suis presque certaine qu'on flirtait. C'était clairement mon cas. Mais le gérant est passé le saluer, apparemment ils se connaissaient. Will n'avait aucune idée qu'il s'agissait de son bar, ce n'était pas volontaire, mais son attitude a changé. Il est devenu plus distant avec moi, plus pro, tu vois ? Je ne savais plus trop comment me comporter.

— Il était peut-être gêné que quelqu'un s'immisce dans votre moment.

— Cela ne me dérangeait pas du tout, la conversation avec son ami était sympa. Je me dis qu'il avait peut-être honte de moi, qu'il ne voulait pas qu'on nous voie ensemble, parce que je suis son employée. À moins que je ne lui plaise tout simplement pas.

— Je suis désolée, Iris. Je ne sais pas quoi te dire, je suis un véritable désastre quand il s'agit de cœur. En revanche, je connais bien Will, c'est un être profondément gentil, généreux et sincère, mais aussi angoissé et pudique.

— Tu n'es pas un désastre, Alma. Tu viens de m'aider, vraiment.

On dirait bien que je viens d'ajouter une nouvelle compétence à ma liste. Little Alma, slasheuse consultante en crush !

— Il paraît que tu n'es pas venue au bureau, vendredi.

— Tu dis ça comme si c'était le mien. Je suis au chômage, je n'ai pas de bureau, je squatte un bureau, c'est différent. Ensuite, comment le sais-tu ?

— Paul m'a appelée pour savoir si tu étais au studio. Il te cherchait.

— Est-ce que tu sais pourquoi ?

— Aucune idée, mais quand je dis « il », je parle de ton chef.

— Au risque de me répéter, je ne bosse pas chez Umami Éditions, donc je n'ai pas de chef !

— Le chef de Paul, alors.

— Monsieur Evans ?

— Oh, je vois. Il y a deux minutes tu l'appelais Lake, il y a quatre minutes, c'était celui qui te plaît beaucoup.

— Je n'ai jamais dit que c'était lui.

— Dommage, il parle quatre langues, dont l'italien.

Je marmonne des mots incompréhensibles même pour moi, tout en me cachant sous mon oreiller.

— Tu retournes au bureau demain ?

— Oui, je vais commencer à ranger mes affaires.

— Et ensuite ?

— Je ne sais pas encore.

— Pourtant, tu sembles plutôt sereine.

J'ôte mon coussin, je souffle sur les mèches de cheveux qui noient mon visage et je plante solennellement mes yeux dans ceux d'Iris.

— J'ai gagné la course de l'Umami Offroad.

Elle acquiesce tout en esquissant une moue dubitative.

— J'adore parler avec toi, je me rends compte à quel point ma vie est simple et mes soucis futiles.

— Je vais choisir de prendre ça pour ce que ça n'est pas, un compliment.

— Comme toujours ! 

Little CrushOù les histoires vivent. Découvrez maintenant