Lake
Présent
~
Comme tous les matins, je marche jusqu'au bureau, même quand il pleut. Je dis bonjour à Jerry à l'accueil, puis je traverse le rez-de-chaussée pour rejoindre le vestiaire. Souvent, je change simplement de chaussures et de veste, puis je monte aussitôt au cinquième. Je suis toujours le premier, alors je commence ma journée tranquillement. Trente minutes après, Paul arrive et nous passons en revue l'agenda autour d'un café. Mais ce matin, Paul me rappelle que j'ai rendez-vous avec une étudiante en recherche de stage. L'entretien, plutôt informel, aura lieu dans l'open space.
Vers dix heures, la candidate en question s'en va, le sourire aux lèvres, en direction du bureau des ressources humaines. Je termine mon espresso en rédigeant un mail quand une voix retentit dans mon dos. Toujours le même fichu réflexe, je ferme les yeux.
Putain, je suis con !
Et maudit.
Mais vraiment con.
Je n'ose pas me retourner, mais je n'ose pas bouger pour autant. Heureusement, elle ne s'adresse pas à moi. Elle semble discuter au téléphone. Elle parle de manière assurée, sa voix est même assez forte pour effacer le brouhaha ambiant. Elle paraît en hauteur par rapport à moi, elle est sûrement assise autour de la grande table haute et commune, juste dans mon dos, alors que je suis installé en contrebas. Je jette un regard dans le reflet de mon écran et je découvre sa tignasse presque blonde. Nous sommes bel et bien dos à dos. Mais qu'est-ce qu'elle fiche ici, bon sang ! Je m'apprête à partir discrètement quand ses propos me clouent sur ma chaise.
— Je n'oublie pas que je passe un entretien d'embauche, Monsieur. En revanche, peut-être omettez-vous que vous en vivez un également. Hum, hum. En effet, si moi, je suis à la recherche d'un employeur, vous êtes à la recherche d'une employée. Il est légitime pour vous de chercher à savoir si mon profil conviendra au poste que vous offrez. Il l'est pour moi de m'assurer que les valeurs de ma future société me correspondent. Maintenant que je vous ai exposé ce que je pouvais apporter à votre équipe, j'aimerais, s'il vous plaît, entendre ce que vous pouvez apporter à ma carrière. Je vois. Donc j'en déduis que pour vous, le monde de l'entreprise est unilatéral. Hum. Visiblement, patriarcal. Je suis navrée, en fait non, pas du tout. Toujours est-il que je ne pourrais pas travailler avec vous. Oh ! Donc nous sommes d'accord. Je vous souhaite une belle journée. Enfoiré !
Je plaque ma main devant ma bouche, pour m'empêcher de réagir. J'espère qu'elle a raccroché avant de conclure. Bien que franchement, je m'en fous. Je l'entends rayer brutalement une feuille, la déchirer et taper à corps perdu sur son clavier. Je ne comprends pas pourquoi, mais je me suis servi un verre d'eau. Je ne l'explique pas, mais j'ai entrepris de bosser ici, dans l'open space. Chose inédite. Et je ne m'en rends compte que lorsque son téléphone sonne, une heure plus tard.
Aussitôt, mon esprit se scinde en deux. Machinalement, je travaille, mais ma concentration se porte sur la voix qui s'élève dans mon dos. Un nouvel entretien téléphonique. Je ne la vois pas et j'ai le sentiment d'être de l'autre côté du combiné. Son timbre me donne l'impression d'une femme posée, intelligente, vive, souriante et sincère. Mais je m'étouffe littéralement quand j'entends le moment où tout part en vrille encore une fois.
— Pardon, mais pouvez-vous m'expliquer en quoi cette interrogation est pertinente ? Simplement, pour discuter, vous dites. C'est quand même votre quatrième question, juste après votre remarque sur l'absence de photo dans mon dossier. Que voulez-vous savoir au juste ? Si je compte avoir des enfants ? Hum. En quoi est-ce approprié ? Je vais raccrocher. Sale con !
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Little Crush
RomanceLa première fois qu'il l'a aperçue ? Elle portait une culotte à froufrous, fun et envoûtante. La première fois qu'il a espéré l'embrasser ? Elle venait de braquer son jardin et parlait à une plante. La première fois qu'il est tombé amoureux d'elle ...
