La première fois qu'il l'a aperçue ? Elle portait une culotte à froufrous, fun et envoûtante. La première fois qu'il a espéré l'embrasser ? Elle venait de braquer son jardin et parlait à une plante. La première fois qu'il est tombé amoureux d'elle ...
À la seconde où je déchiffre cette inscription sur le mémo, je dévale les escaliers, je traverse le couloir et je pénètre dans les vestiaires. La vaste pièce se divise en deux espaces, une partie avec des cabines de douches et une autre avec des casiers. Ils sont disposés en U autour de la salle, une grande banquette se trouve sur le mur libre et au milieu se dresse un îlot de casiers, formant une brève cloison. Je repère le numéro 03, planqué au niveau du sol. Il est verrouillé. Il contient forcément quelque chose. J'approche le badge d'Alma, ou devrais-je dire du General Crush et la porte s'ouvre.
— Oh, Alma !
Un univers merveilleux s'offre à moi. Comme dans le casier C-18 de Men In Black, un monde miniature y trouve refuge. À genoux sur le parquet froid, je me penche vers cette case improbable. Une maison étonnante, entièrement faite de carton et de papier, se dresse devant moi. Tout semble fabriqué avec des matériaux de récupération. J'observe la construction qui se compose de plusieurs bâtisses, empilées les unes aux autres et accrochées aux parois. On dirait des favelas. Il y a un côté bancal, un peu usé et malmené. Les fenêtres ont des rideaux pris dans un vent imaginaire. Je les effleure du bout des doigts, découvrant une étoffe rigidifiée pour figer le mouvement. Certaines choses semblent littéralement voler. Des feuilles d'arbres, des journaux, un chapeau sont suspendus par des fils de nylon tellement fins qu'ils deviennent invisibles. Ces objets si minuscules contiennent pourtant tous les détails, jusqu'au titre sur les gazettes éparpillées dans les airs. « Avis de tempêtes », « La saison des ouragans » ou « La tempête du siècle ».
— Little Hurricane.
Je continue ma contemplation. Toute la végétation semble subir de violentes rafales, mais je la débusque enfin ! La petite R5 garée sous la partie de la maison qui ressemble à un garage. Il y a des outils miniatures, une pile de pneus et un casque de rallye. La voiture est abritée des intempéries, et j'avais raison, c'est bien la résidence de Little Hurricane. Une demeure un peu excentrique, sur laquelle on peut lire ses blessures, ses failles, mais aussi ses joies. J'observe une piñata dans le jardin, une guirlande guinguette sur le perron, une lumière dans l'une des pièces et j'aperçois des livres et de la laine. Devant la porte d'entrée, se trouve même un sac de courses avec de la ginger beer, du saucisson et du pain.
— Elle est incroyable.
Sur le bord du casier, je repère une modeste plaque en métal ajourée, avec des charnières clouées dans le carton épais qui forme le sol. C'est la sortie de garage qui efface les quelques centimètres séparant ce monde miniature du parquet du vestiaire. J'observe encore plus attentivement la scène. Une affiche collée sur la porte attire mon regard : « Rallye Umami Offroad, Little Hurricane vs General Crush, 03 – 12 »
— Elle est délirante.
Je fonce au casier numéro 12, c'est le deuxième en partant du bas.
— Putain, c'est dément !
J'ouvre la porte et un morceau de carton se déroule à mes pieds. Une véritable rampe d'accès menant à un immeuble de ville, semblable à celui de Will, similaire au mien ou à celui d'Umami Éditions. Je déplie entièrement cette pente qui se cale avec précision au sol, après avoir opéré un virage. Des petits trous et un tas de poteaux trainent dans un coin. Des renforts. Je place les colonnes qui soutiennent la route inclinée et je m'approche du casier. Le bâtiment est posé sur des piliers, comme s'il y avait un parking sous-terrain intégré. C'est là que je vois la Mustang sagement stationnée. Le garage est propre, d'un tout autre style que le précédent. L'immeuble est beau, avec des moulures, des balcons, des pots de fleurs. Tous les volets sont fermés, sauf l'étage et le toit. Alma a imaginé un intérieur cosy et moderne avec une bibliothèque, des photos sur les murs exposés dans des cadres minuscules et une terrasse avec des plantes grasses. Ce qui me fait sourire, c'est ce détail, la plaque de l'immeuble : « Rue du General Crush, 12 – 07 »
— Comment a-t-elle pu fabriquer tout ça, sans que personne ne s'en rende compte ?
Une boite rouge, logée près de la voiture noire, attire mon attention. Semblable à un bouton d'urgence, il est inscrit : « 18 ». Avant d'ouvrir le casier numéro 07, je me précipite sur le 18. Je n'ai jamais autant ri tout seul !
— J'aime ta façon de voir les choses, Petit Ouragan.
Je l'imagine voler du matériel au service d'entretien, comme cette pancarte indiquant que le vestiaire est momentanément inaccessible. En réalité, il y en a plusieurs, une pour cause de travaux et une autre pour le ménage. Un chevalet jaune, avertissant du danger d'un sol glissant, mais aussi un cône orange. Le kit parfait pour barricader officiellement l'entrée. C'est prodigieux. J'opte pour le nettoyage et je condamne la porte.
Je m'invite ensuite chez Okta Logue, propriétaire d'un camion blindé. Une petite demeure délabrée se perd dans un terrain vague mal entretenu, avec une trappe ouvrant sur un abri antiatomique. Il y a aussi un local assez particulier, dans lequel se trouvent le fourgon, une cagoule et des armes. J'éclate de rire, encore une fois. Il s'agit bel et bien du repaire d'un braqueur professionnel, cuirassé d'un lance-pierre miniature, d'un pistolet à eau et d'une arbalète à pompons.
L'affiche « wanted » me guide vers la villa de Blue Pills, la berline bleue, la bagnole de police. Un quartier résidentiel avec une maison traditionnelle, fabriquée en série, un jardin tondu au millimètre et la voiture parquée à cheval entre la rue et le trottoir. D'une boite aux lettres s'échappe une enveloppe avec l'inscription « retour à l'envoyeur ». L'adresse de Tash Sultana ! Le pick-up jaune est garé au cœur d'une forêt sauvage où se niche une cabane en brindilles. La hutte a des allures de chalet où il y a fait bon vivre, avec son feu de cheminée et ses fenêtres embuées. Le numéro sur la porte me rend frémissant.
— Ma Porsche.
Au cœur de la vingt-troisième case se dresse une maison en pierre entourée d'un jardin incroyable abritant une serre. Le garage est fabriqué avec le couvercle de la boite qu'elle m'a volée. L'autre partie est intégrée dans le sol, formant un trou, des mini-planches sont posées en travers. Il y a des traces de pneus et une tache d'huile, c'est l'endroit parfait pour faire une vidange. Les détails sont magiques. Un chemin relie ce garage à l'ouverture du casier. Broken Bells. Voici donc la maison de la voiture qu'elle n'a pas pu me voler. Il lui manquait une chose. Elle a abandonné cette idée, putain ! Je ne réfléchis plus, je fouille dans mon propre casier et je rafle la voiture rose.
— Broken Bells, murmure-t-elle en ouvrant la boite.
Comme toujours, Alma me surprend. Elle attrape le jouet, bondit par-dessus la table, puis part en courant dans l'open space. Elle fait volontairement tomber des chaises sur son passage, que je dois éviter pour ne pas chuter, tout en accélérant comme un fou. Je la poursuis de peur qu'elle ne m'enferme dehors. Je la dépasse juste avant d'arriver vers la porte des vestiaires. Elle me saute sur le dos pour m'enfoncer mon bonnet sur les yeux.
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