Soïli avait toujours détesté le matin. Synonyme d'espoir, de renouveau et d'effort, il lui donnait l'impression, à chaque réveil, d'échouer à lui faire honneur, de le décevoir. Lorsqu'il devait aller en cours, il pensait qu'il perdait son temps, à Wilson, il ne se sentait pas à sa place, tous les jours de plus en plus frustré de ne pas être auprès de Shun, et même dans la Queen Street ou bien dans son nouvel appartement, il lui semblait agir sans conséquence.
En bref, ce matin là, après sa victoire personnelle face à Isaac, il sentit qu'il se devait de rendre, pour une fois, ce moment important. Cependant, il serait plus exact de dire que le faible soleil l'avait tiré de ses draps, forcé de s'habiller pour parcourir Édimbourg puis plus loin encore. Au fil de sa course, il repensait aux matins qu'il n'avait pas déçu : ses réveils auprès de Shun étaient souvent dans l'après-midi alors il ne les compta pas, et les quelques uns auprès de Günther se trouvaient à présent trop entachés pour qu'il pût les saluer. Il ne lui restait alors que les rares instants d'amour pur aux côtés de sa mère.
Ainsi, essoufflé, il atterrit dans un petit quartier bourgeois en périphérie d'Édimbourg, où les bus ne passaient que toutes les heures. Il s'agissait encore de maison de ville, collées les unes aux autres, la porte d'entrée se trouvait en haut d'une dizaine de marches, la brique se révélait grise, le toit haut et les fenêtres flutées. Soïli s'arrêta au début d'une rue, s'assit sur un banc, une capuche par dessus son bonnet et le regard fixé sur une maison du trottoir d'en face. Nerveux, il se mit à machouiller sa lèvre inférieure, les jambes agitées et l'esprit tourmenté.
Il prenait de profondes inspirations pour tenter de garder son calme, se forçant à fermer les yeux de temps en temps et gonflant son cœur d'espoir. Il avait la gorge sèche, l'estomac creux et la tête en feu, mais il aimait ce sentiment de mal-être, de détresse car, comme un enfant, il voulait trouver refuge dans les bras de son véritable premier amour. Ironiquement, un petit garçon sortit le premier de la maison à la porte rouge. Il portait un chaperon bleue marine qui contrastait à peine avec ses lisses cheveux d'un noir profond, un petit short noir qui rejoignait presque ses hautes chaussettes également bleues marines, une paire de chaussure vernie ainsi qu'un sac à dos rouge écarlate. Il était encore trop tôt pour qu'un enfant débordât d'énergie et pourtant, celui-ci sautillait si haut qu'il manquait, à plusieurs reprises, de rater une marche. Il trébuchait alors, se rattrapait en riant et se tournait à plusieurs reprises vers la porte rouge qui était restée ouverte.
Ses grands yeux remplis de curiosité, sa peau brune glacée par le froid et ses longs cheveux, encore une fois, tellement lisses et tellement noirs, il était tout bonnement adorable. Un homme l'attrapa par la main, typiquement écossais, quoique peut-être un peu plus svelte que la moyenne, un chapeau sur la tête ainsi qu'un costume impeccable sur le dos. On aurait bien crut que le tableau était déjà achevé si ces deux personnes ne cessaient de tourner leurs visages vers l'intérieur de la maison, comme attendant une troisième. C'est ainsi que, partageant leur impatience, Soïli la vit : plus belle encore que dans ses souvenirs, vêtue à l'occidentale, riant, un piercing religieux au nez quoique discret et les cheveux courts. Les cheveux courts, se répétait-il, lui couvrant à peine les oreilles, remontant légèrement en pointe, toujours lisses, toujours noirs mais si courts.
Soïli arrêta de respirer. Elle embrassa l'écossais, prit l'enfant dans ses bras et sourit toujours, comblée lors même que son premier fils souffrait là, assis sur un banc froid, la sueur de son effort lui glaçant la peau au point de le rendre malade, la tête en feu, les muscles endoloris, l'estomac creux, l'esprit troublé, la gorge sèche. Le cœur brisé. Il s'imaginait traverser la rue, chasser mari et faux enfant pour la prendre dans ses bras à lui, pleurer puis montrer son visage pour la faire pleurer elle aussi. Il voulait tout lui dire, se cacher derrière son dos en lui montrant du doigt Kovaleski et fanatiques, scientifiques et combattants, qu'elle le protégeât lui, son enfant perdu depuis tant d'années. Pourtant il ne bougea pas. Il les regarda monter dans une voiture puis s'en aller à toute vitesse, sans lui adresser le moindre regard.
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Hédonisme
ActionÉcosse 1950 : Alors que l'économie du pays chute drastiquement pour plonger la population dans la misère, un nouveau système illégal se met en place. Né de la rage des banlieusards et des anciens combattants envers l'État dépendant de l'Angleterre...
