Chapitre 55 : inappétence confortable.

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Après avoir essuyé du mieux possible le bout de ses doigts, Soïli écrasa le reste de son mégot. Les braises orangées lui brulèrent la peau le temps que les cendres eussent noirci l'eau parfumée. Puis le garçon laissa son poignet s'écrouler sur le rebord de la baignoire alors qu'une douleur lui prenait à la tête. L'humidité de son bain se confondait avec la sueur de son corps aux muscles atrophiés en apparence. Il venait de terminer une demie bouteille de vin rouge, ainsi qu'un paquet de cigarette alors ce n'était qu'une question de temps avant qu'il ne s'évanouît.

La chaire pesant, il sortit une jambe de l'eau et ferma le robinet du bout de son talon. Il ne pouvait plus supporter le bruit incessant de la cascade brûlante. Il repoussa bien maladroitement les mèches qui lui collaient au visage, et cogna sa tête contre la fonte. Le plafond de la salle de bain circulait indéfiniment autour de lui, se mêlant à la brume des gouttelettes asphyxiantes mais Soïli ne voulait sortir de suite. Il imaginait le plaisir qu'il ressentirait en marchant dans l'appartement, nu, corps et tête en feu, alors que les fenêtres grandes ouvertes en cette fin d'hiver accueillaient des bourrasques de plus en plus gelées. Il fantasma à l'idée de perdre connaissance là, au milieu de la pièce, à même le sol ou bien sur le lit, dans un sommeil sans rêve ni cauchemar. Une sorte de mort.

S'il ne devait pas reprendre ses activités trois jours plus tard, il se serait tenté à la morphine pour dormir quelques heures supplémentaires. Mais pour le moment, il suffoquait dans la baignoire, l'eau lui pressant la poitrine et le son sifflant de son imagination lui perçant les tympans. Il lui arrivait de gémir de temps à autre, peinant à supporter cette torture, et alors, pour faire chauffer son corps plus encore, il laissait le champ libre à ses pulsions. Il dut s'endormir juste après puisqu'il fut surpris par le fracas de la porte qu'on venait d'enfoncer. Il eut à peine le temps de reprendre ses esprits que deux hommes masqués se tenaient face à lui, leurs armes braqués sur son crâne. Irrité plus qu'apeuré, la confusion de Soïli ne lui permit pas de saisir mot pour mot ce qu'on lui dit.

Il devina des phrases toutes faites pour qu'il comprît qu'il ne devait rien tenter et qu'on allait l'interroger, mais rien de plus. L'un des hommes s'approcha de lui, le saisit par le cou et lui réclama des choses. Puis impatienté par le manque de coopération du garçon, on tira autour de lui, quelques morceaux de carrelage tombèrent dans sa baignoire et on le maintint sous l'eau pour accélérer les aveux. Soïli ne se débattit qu'en apparence, appréciant secrètement que l'on réalisât ses sifflements imaginaires. C'était qu'il n'avait plus à craindre la fumée toxique. On le fit sortir de l'eau. Il toussa douloureusement et arrangea ses cheveux en fixant son bourreau dans les yeux.

— Attendez, attendez... je comprends pas vraiment... ce que vous voulez.

— Les lettres qu'Isaac échangent avec Gabriel, où sont-elles ?

Les cris pressés de l'intru raisonnaient dans son crâne au point qu'il ne pût empêcher à son visage de se crisper. Il avait beau réfléchir à la situation, beaucoup trop de sens lui échappait. Alors il improvisa.

— Ah, oui, je crois, je sais pas, peut-être que...

Il n'eut pas le temps d'achever qu'on le replongeait déjà. Cette fois, on le redressa et le noya plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il méprit l'air pour l'eau et vice-versa. Lorsqu'on le laissa enfin à la surface, Soïli régurgita quelques gorgées, en se pliant douloureusement. Puis il s'essuya les lèvres en reprenant son souffle tant bien que mal. On le saisit par les cheveux, il laissa un échapper un gémissement de complainte et posa un regard enragé sur l'homme qui enfonçait un canon sous sa mâchoire.

— On n'a pas le temps de jouer. Réponds ou on t'explose la cervelle.

Soïli observa les intrus tour à tour, tentant de mettre de l'ordre dans son esprit. Sous sa cuisse, il pouvait sentir quelques morceaux de carrelage lui érafler alors il tenta d'en deviner la taille. Pouvaient-ils même le tuer ? Qui les avait envoyé sinon Sinclair ? Mais n'y avait-il pas eu une trêve ? Il aurait voulu en savoir plus mais le temps pressait. De toute façon, pensait-il, Isaac était trop minutieux pour laisser quoique ce soit de confidentiel à sa portée.

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