Chapitre 70 : Jour 40 - Jour 70

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Le plus grand défi auquel Soïli devait faire face chaque jour, était de remplir une page entière. Si, au début, il trouvait un certain plaisir à cela, en deux semaines, il sentit qu'il aurait épuisé tous ses sujets de discussions avant même la fin du deuxième mois. Le problème étant que la routine faisait qu'il avait très peu de matière renouvelable, que ses pensées demeuraient globalement similaires, et que le paysage ne changeait pas non-plus. Une fois, il avait oublié d'écrire pendant trois jours (par soucis d'inspirations) et il avait dû achever quatre pages en même temps, ce qu'il trouva trop pénible pour laisser un tel manquement le reprendre.

Ainsi, il développa certaines stratégies comme écrire sur un seul thème, ajouter des parenthèses ou des pensées immédiates sur ce qu'il venait de rédiger pour pouvoir compléter sa tâche.

« Jour 24
Même prendre un bain, c'est compliqué. Il faut faire chauffer l'eau sur le poêle pendant qu'on l'alimente de bois, une ou deux heures, remplir la baignoire avec, à la louche, et garder un peu d'eau froide à côté pour équilibrer la température. Mais l'eau se rafraîchie vite et en plus y'a pas d'eau courante. Au début, il y avait des bidon déjà remplis, mais après plus rien. Donc aujourd'hui, je me suis habillé très chaudement, j'ai pris deux sceaux avec moi, j'ai ouvert la porte et je les ai rempli avec la neige qu'il y avait devant. En passant, c'était très compliqué d'ouvrir la porte après autant de jour puisque la neige (je n'ai pas trouvé de synonyme pour neige, peut-être que j'utiliserai le blanc la prochaine fois, ou bien le froid blanc, ou le froid visible ou un truc du genre) bloquait l'entrée (j'ai trouvé un synonyme de porte.)
Bref, j'ai fait chauffer la neige et je l'ai mise dans la baignoire sauf que c'était trop brûlant. Donc je suis ressorti récupérer de la neige dehors mais, en rentrant, j'ai touché l'eau et elle avait déjà refroidi. Ça m'a tellement énervé que j'ai hésité à abandonné. Mais je n'ai pas tellement mieux à faire ici alors j'ai juste recommencé et comme, cette fois-ci, j'avais de l'eau froide dans la baignoire, l'eau brûlante que j'ai ajouté n'avait pas besoin d'être refroidie. J'ai voulu rester longtemps dans le bain mais j'avais aussi peur d'être chassé par une eau froide. Donc je suis sorti, me suis séché en tremblant et suis resté près du poêle le temps d'avoir assez chaud pour trouver la force de m'habiller. En y repensant, j'aurai du m'habiller avant d'aller vers le poêle, mais ça voudrait dire que j'aurai du rester nu le temps de passer de ma serviette à mes habits. En parlant de ça, on croirait vraiment que je suis un prisonnier. Je me demande comment sont les goulags, je n'ai jamais rien lu dessus, mais je pense que si je devais travailler, me réveiller à une heure précise, être battu et risquer de me faire violer tous les jours, il n'y aurait pas de différence entre moi et un goulaguien (je sais pas comment on les appelle mais je les plains si j'ai raison). Mais dis comme ça, ça fait beaucoup de différences quand même par rapport aux quelques points communs qu'on a : les vêtements moches et le froid et aussi peut-être les pensées suicidaire. Je ne sais pas non plus si je devrais dire que j'en ai mais, les cacher alors que j'ai des traces violettes sur mon cou qui ne partiront peut-être pas de sitôt (peut-être même que je récidiverai quand ma peau aura effacé les marques et que ma gorge me fera moins mal), n'est pas tellement nécessaire. En parlant de douleur à la gorge, je pense aux gens que j'ai égorgés et je me dis que ça devait être vraiment douloureux. Désolé.
Soïli. »

Parfois, il ne parvenait pas à se limiter à un seul thème, même en le détaillant autant qu'il pouvait, alors il laissait son train de pensées faire son chemin, en espérant qu'il en ressortît assez de matière pour satisfaire, et sa plume, et ses futurs lecteurs.

« Jour 40
Honnêtement, si je signe c'est pour prendre de la place sur la page. Sinon je l'aurai pas fais. Ou peut-être que si, je sais pas. Ça fait plusieurs jours que je me tracte sur la barre pour faire le grand-écart dessus. Mais j'y arrive jamais vraiment alors je prends la corde et j'attache mes cuisses à la barre. Je tire de plus en plus pour forcer mes muscles à s'étirer. Ça fait vraiment mal. C'est un peu comme se faire écarteler vivant. Au début, je retenais mes cris et j'arrivais pas à toucher la barre entièrement. Mais passé un certain temps, j'ai réalisé qu'il y avait vraiment personne. Donc je me suis mis à crier, vraiment fort. C'était à moitié drôle, à moitié humiliant quand j'y repense, sauf qu'après autant de jours ici, à être seul, la notion de honte devient tellement dérisoire que c'est plus bête encore de s'empêcher d'être un peu bizarre parfois. Bref tout ça pour dire que j'ai enfin réussi à faire le grand écart pour de vrai, sans que ça me fasse trop mal. J'étais fier de moi alors j'ai mangé des pêches au sirop. Y'en a pas beaucoup donc c'est seulement pour des occasions spéciales.
En vrai, si j'avais un fusil, je pense que je me serai déjà explosé la cervelle. J'en ai tellement marre. Je déteste mes cheveux. Ils ont poussés, je peux passer ma main dedans mais la sensation est tellement désagréable que ça m'énerve. La dernière fois, je me regardais dans le miroir qu'il y a dans le placard. Je sortais de la salle de bain et je sais pas, j'ai pensé que j'allais voir quelque chose qui me plairait, je peux pas dire exactement quoi. Mais bref, quand je me suis vu, là, comme ça, avec mes cheveux courts, j'étais tellement fâché que j'ai brisé la glace. Je regrette parce que maintenant j'aurai des cicatrices sur ma main aussi. Comme si j'en avais pas déjà assez. De toute façon, ma peau est devenu un brouillon qui me rappelle toutes mes erreurs. Peut-être que c'est ma punition pour avoir tué tant de gens. Mais si je paye déjà dans ma vie, à quoi me servirait l'enfer ? Est-ce que ça existe même ? Il faut être sacrément timbré pour se suicider par remord tout en croyant en dieu. C'est comme précipiter sa souffrance. Sauf que j'ai vu tellement d'horreurs que j'ai envie de penser que l'enfer est déjà sur terre. La mort doit être tellement plus douce que la vie. Quoique. Ça m'étonnerait que ce soit plus agréable que de baiser. Mince. Je devrais raturer ça. Mais là maintenant tout de suite, je ressens pas le poids de la honte. Il faudrait pourtant. Enfin bref. Autant s'arrêter là, de toute façon y'a plus de place.
Soïli »

« Jour 62
Quand je pense qu'Isaac a survécu deux ans et demi ici, je me demande si je pourrai. C'est vrai que c'est bien parfois parce qu'il y a pas de missions, pas l'autre enfoiré avec son obsession pour les steaks de Balmoral (honnêtement, ils sont bons mais le type mange ça au moins six fois par semaine et il n'en a jamais marre, ça doit être une forme de névrose. Mais quand j'y pense, j'ai eu ma période carottes et chips trop salés donc c'est peut-être juste normal. À moins qu'on soit tous les deux névrosés. Pour ma part, je le suis sûrement un peu parce que j'ai des réactions de tarés parfois. Par exemple, il y avait cette fois à Wilson où j'avais perdu à un concours de pompes. On m'a ligoté à une chaise, quelqu'un me tenait par les cheveux pour que je garde la tête haute pendant qu'on découpait mes vêtements. Ensuite t'avais un gars qui s'appelait Link je crois, qui m'a lacéré la peau avec un morceau de métal brûlant. Donc je me suis mis à hurler et à me débattre en mordant un peu partout jusqu'à arracher la joue de link avec mes dents.) Qu'est-ce que j'ai écris ? Ça m'est jamais arrivé. Je sais pas pourquoi mais je me suis réveillé très tôt ce matin, et j'ai écris ça. Maintenant que je dois terminer ma page et que je me suis un peu relu, soit dix heures plus tard, je me rends compte que ça ne me va pas d'être inspiré dès l'aube puisque je raconte des bêtises. D'ailleurs, je crois que l'histoire que j'ai raconté, c'est Isaiah qui m'en a parlé. C'est une sorte d'anecdotes qu'il trouvait drôle sur le séjour de Günther au Colisée. Apparemment, il avait des cheveux aussi longs que les miens. C'est fou ? Gun, l'égorgeur, le champion de Wilson, avec une tignasse blonde jusqu'au bas du dos, un mètre quatre-vingt seulement (c'est pas mal pour un garçon de quinze ans honnêtement), corps de mannequin, la peau encore sans cicatrice. Ça me paraît lunaire. Peut-être que j'aurai pu le battre à l'époque.
Soïli. »

Parmis les sujets que Soïli s'interdisait, se trouvaient les Kovaleski, sa volonté de revanche et, évidemment, Shun. Cette maxime de ne jamais en parler, il ne l'avait pas élaboré avant de commencer écrire. Il l'avait simplement constater au fil des jours, et avait conclu qu'il valait mieux continuer ainsi. Cependant, il lui arrivait de ressentir une envie insupportable lui prendre au tripe et, puisqu'il n'avait nul part où l'imprimer, personne à qui se plaindre, il sortait de temps à autre, pas très loin, à un ou deux mètres de son abris, et hurlait toutes ces choses qui le démangeaient tant. L'air était gelé, le ciel au bleu vertigineux, les arbres qui rayaient l'horizon et la neige à perte de vue lui donnaient le tournis. Lorsqu'il calmait une frustration, il lui arrivait de ne rien articuler de précis, laissant l'échos de sa détresse lui revenir plus loin et se déchirant les cordes en espérant s'arracher le cœur une bonne fois pour toute.

« Jour 70.
Ne plus rien ressentir, c'est vraiment mon rêve. Être là, vivre en flottant sans que rien ne me fasse mal, regarder toutes ces personnes qui blessent ma chaire dans les yeux et leur dire "peu importe" ou "et alors ?". Le rêve. Je pourrais respirer en pensant à mon père, prononcer "maman" à haute voix sans être noyer par mes souvenirs bizarres. Mon rêve, ce serait de mettre mon cœur sur une table, le découper en sept et le donner à manger aux loups que j'entends parfois la nuit. Peut-être que je garderai un morceau pour me sentir bien lorsque je couche avec quelqu'un. Mais cette dernière pensée vient du fait que j'en ai toujours un. Si je n'en avait plus, je sentirais même pas le manque de sentiments dans ce genre de plaisir. Je crois que je suis vraiment en manque pour y penser tout le temps comme ça. Je vais arrêter d'écrire le temps que ça passe un peu.
Les journées sont un peu trop longue. J'ai le temps de faire tout ce que j'ai à faire, et même plus, et le soleil est encore haut. Mais je sais pas tellement si j'ai hâte de rentrer. Peut-être pour une seule et même chose (pas besoin de préciser quoi), mais sinon j'en n'ai rien à foutre de l'Écosse. Enfin peut-être un minimum mais ce pays me rend malade. Sauf que même si c'est désagréable en soi, c'est le genre de maladie qu'on aime bien avoir : quand, dans une semaine chargée d'évaluations au lycée, on attrape une grippe tellement intense qu'on a l'impression de mourir. On fait des rêves de délire, on reste sous la couette, ouvrir les yeux, manger et même réfléchir représente un effort insurmontable. Maintenant que je me relis, je pense que cette métaphore de la maladie va mieux à cet endroit qu'à l'Écosse. Je m'emmèle en fait, je raconte n'importe quoi. Faut vraiment que j'apprenne à écrire mes pensées.
Soïli. »

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À suivre...

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