Isao resta figé, les mots de Sora suspendus dans l'air comme une sentence qu'Il peinait à accepter. Il redevint alors soudainement Homme dans un hurlement de douleur.
Des images, spectrales et invasives, s'immiscèrent dans Son esprit : celle d'un enfant frêle et crasseux, terrifié, à peine couvert, dans une forêt glacée par un froid polaire. Son parfum suave, envoûtant et aguicheur flottait autour de lui comme un appel.
Puis l'image suivante, son visage tâché de larmes et de sang, suppliant.
Ses yeux, si semblables à ceux de Sora en cet instant, glacials et brûlants, vides et à la fois pleins d'un même feu, avaient transpercé Isao de part en part.
Le Grand Suprême ferma les yeux un court instant, chassant ces souvenirs, mais ils persistaient, plus nets, plus pressants.
Dans ce pays maudit et mort, cette forêt, ce froid mordant qui perçait jusqu'aux os. Le parfum de la terre, des feuilles mortes, et puis...
L'enfant... C'était lui.
Il N'avait jamais voulu Se souvenir en détails, préférant accuser sans relâche Son frère, Sa propre Folie, et toutes ces forces qu'Il prétendait incontrôlables. Mais la vérité s'était dressée devant Lui comme une épée, tranchante et inéluctable, et Il L'avait repoussé, toujours, enterrée sous des couches de fierté et de déni.
Pourtant, au moment où Ses yeux s'étaient posés sur Sora dans cet espace restreint, ce frêle corps tremblant, agrippé à l'épaule du Limier abject qui le portait comme un trophée, Il avait su. Il avait compris. Admis. Et C'était battu contre cela.
Son Loup, féroce et rugissant, avait pris le dessus, fracassant Ses murs de certitudes en Lui hurlant définitivement d'admettre l'inadmissible.
Il ne pouvait plus le nier. Son loup, affaibli par les souffrances d'Akio et Sa propre Folie, avait souffert. Pour sa propre survie, il avait relégué au second plan ses sentiments pour cette oméga. Mais ici, dans ce lieu de culte...
Cet esprit rebelle, ce corps fragile et souillé par la faiblesse, était à Lui.
Il S'était étrillé. Pour l'honneur d'Akio. Pour celui de Sa famille, ce nom Impérial qu'Il portait comme une couronne et une chaîne. Il avait refusé D'Obéir à Son Loup, refusé de reconnaître ce qu'Il voyait dans ces yeux blancs et glacés.
Cette oméga... n'était rien. Un avorton. Une abomination. Une tache sur le grand tableau de Son règne.
Et pourtant, il était aussi Son tout.
Son Loup l'avait susurré, puis hurlé sans relâche. « Il est à Toi à Nous. »
Mais au lieu d'accueillir cette vérité, Isao avait choisi de L'étouffer, de L'écraser sous le poids de Son mépris et de Sa colère. Il avait tourné Sa rage vers l'avorton, le réduisant encore davantage. Car ce qu'Il avait accepté d'admettre dans l'intimité n'était pas possible publiquement.
Alors cette voix revenait toujours, chaque fois plus forte, chaque fois plus impérieuse.
Et aujourd'hui, en cet instant suspendu où Sora, glacé et terrifiant, le fixait de son regard brûlant de défi, Il ne pouvait plus fuir.
Son univers.
Qu'Il l'avait détruit de ses propres mains.
Comme par le passé.
Un grognement sourd Lui échappa, guttural et incontrôlé.
_ C'est... à cause de Mon Loup, se justifia t'Il d'une voix rauque et suffocante.
A ses mots, La Trinité échangea des regards troublés, mais personne ne parla. Le silence s'épaissit, lourd comme une chape de plomb.
L'oméga, immobile, jaugeait chaque micro-expression d'Isao, son regard brillant d'une froide intensité. L'ombre d'un sourire cruel naquit sur ses lèvres, mais il resta silencieux, laissant la tension croître comme un nœud prêt à rompre.
Isao brisa le contact visuel, ébranlé. D'un geste tremblant, Il porta une main à Son visage, comme pour chasser l'image qui s'y superposait. Son souffle rauque fendit l'air, et lorsqu'Il parla à nouveau, ce fut d'une voix basse, presque étrangère.
_ Tu ne sais pas ce que tu es... vraiment, murmura-t-Il, plus pour Lui-même que pour l'assemblée. Mais Moi... je Me souviens.
Sora plissa légèrement les yeux, une étincelle méfiante dans son regard. Mais sous cette méfiance, une curiosité glaciale brillait, tranchante et calculatrice. Le prédateur en lui flairait une ouverture, une faiblesse à exploiter, mais il resta immobile, son silence pesant comme une menace. Curieux, il l'était, à la manière d'un renard traquant une proie piégée.
Isao reprit de l'aplomb, ou du moins tenta de le faire croire. Mais quelque chose en Lui avait changé, une fragilité dans Sa posture, une vibration étrangère dans Sa voix. Il S'avança d'un pas, lentement, prudemment, comme on S'approche d'une créature sauvage.
_ Tu n'es pas un jouet, ni un pion, lâcha-t-Il, maladroit. Tu n'as jamais été cela. Tout ce que J'ai fait... c'était pour te protéger. Pour te préparer à ce que tu es réellement.
Sora haussa un sourcil, mais son visage resta impassible.
_ Tu m'as brisé pour me protéger ? demanda-t-il d'une voix douce, presque moqueuse.
Le Grand Suprême S'arrêta, déconcerté, mais continua.
_ Tu ne comprends pas. Je vais te montrer.
Sora haussa un sourcil, son regard perçant.
_ Très bien. Montre-moi, dit-il simplement.
Le Grand Dominant détourna légèrement le regard, Ses épaules Se voûtant sous un poids invisible. Lorsqu'Il parla à nouveau, Sa voix était brisée, chaque mot chargé d'une intensité insoutenable.
_ Tu étais Ma destinée... depuis le début. Mais Je Ne l'ai pas vu. Pas à cause de toi, mais à cause de Moi. De Ma Folie. De Mon frère, des murmures incessants. De cette famille Impériale, de Lise... de tout ce poids qui M'a broyé et rendu aveugle.
Il avança de deux pas, Son regard rouge incandescent fixé sur Sora comme s'Il pouvait le brûler par Sa seule intensité.
_ Mais toi... tu as tout détruit. Tu as réduit cette illusion en cendres. Et pour cela...
Il posa une main sur Son cœur, l'autre tendue vers Sora dans un geste de supplication presque grotesque. Pour cela, Je te remercie.
La Trinité tressaillit. L'air autour d'eux semblait vibrer d'une énergie angoissante, comme si l'univers lui-même retenait son souffle.
Isao poursuivit, sa voix tremblante mais habitée d'une ferveur effrayante :
_ Je Vais te chérir, te protéger. Je ferai de toi Ma Reine. Mon centre. Mon tout. À partir de cet instant, il n'y aura que toi. Rien d'autre ne comptera.
Un éclat dément brillait dans Ses yeux. Sa Folie, loin de s'être dissipée, semblait avoir simplement trouvé une nouvelle forme, plus obsédante encore.
Sora resta silencieux un instant, scrutant Isao comme un spécimen étrange et fascinant. Puis, lentement, ses lèvres s'étirèrent en un sourire qui fit frissonner même Seren, d'ordinaire impassible.
_ A présent, Tu as besoin de moi, dit-il d'une voix douce, presque caressante. A cet instant, je Te conviens. Mais tout à l'heure, que disais-Tu ? Que je n'étais qu'une chose monstrueuse que Tu allais détruire.
Chaque mot claquait comme un fouet. Isao Ne broncha pas, mais une tension supplémentaire raidit Ses épaules.
_ Toi, qui m'as humilié, brisé, réduit à rien. Maintenant, Tu viens à moi, rampant, parlant d'amour et de protection. Tu es pathétique... et écœurant Isao. Mais plus pathétique encore... c'est que je Te trouve presque amusant.
Le gémissement de Call attira son attention. Sora tourna la tête légèrement, observant son compagnon reprendre conscience, ses paupières papillonnant faiblement.
Son sourire disparut.
_ Et pourtant, murmura-t-il en revenant à Isao, je vais Te concéder une chose. Tu avais raison depuis le début. Je suis bien un outil. Et Tu vas découvrir... de quelle manière je peux servir.
Le silence qui suivit fut plus oppressant encore que les mots. La Trinité, pétrifiée, sentit que ce moment n'était qu'un prélude car quelque chose de terrible venait de naître.
Sora leva son visage au ciel, ses paupières mi-closes, inspirant profondément, l'air sifflant dans sa gorge comme un souffle rauque. Son corps tremblait légèrement, non de faiblesse, mais de cette intensité qui précède une fin inévitable.
_ Je n'ai plus de temps à T'accorder, Roi de pacotille, déclara-t-il, sa voix coupant l'air comme une lame. Il est temps pour moi de tirer ma révérence.
Il baissa les yeux vers le Grand Suprême, un sourire mince et glacial étirant ses lèvres.
_ C'était un beau combat. Aussi difficile que je l'imaginais, mais tellement... apaisant au final. Je sais que Tu ne comprends pas tout. Mais je n'ai ni la vocation, ni l'envie de T'expliquer. Parce qu'au fond, Tu le sais déjà.
Il désigna vaguement la Trinité qui observait en silence, leurs visages marqués par l'incompréhension et une peur croissante.
_ Et je n'ai pas besoin que Tes marionnettes connaissent la vérité. Mon nom ne figurera dans aucun livre d'histoire. Toi, Tu seras oublié. Par Ton peuple, par Ton empire... et par ce monde dans son entièreté.
Sa voix, calme mais venimeuse, s'intensifia avec une froide détermination.
_ Ce qu'il en restera après moi m'importe peu. Car je ne suis pas une bonne personne. Je suis un enfant que tu as violé, torturé, et tué pour assouvir Tes propres désirs... et Tes illusions.
Il marqua une pause, laissant ses mots s'imprégner dans l'atmosphère, chaque syllabe martelant Isao avec une précision cruelle.
_ Je ne sais pas comment je suis revenu dans ce monde. Et je n'ai pas la prétention de chercher à le comprendre. Tout ce que je sais, c'est que mon temps est fait. Chaque pas que j'ai fais m'a conduit ici. Pour ce jour, pour cet instant en Ta présence. Pas pour Te tuer, mais pour m'assurer de Ta mort.
Son visage était figé dans une expression indéchiffrable, comme l'effigie d'une vengeance inachevée.
_ Car je ne suis pas celui qui T'abattra, termina t'il.
Sora sourit alors, un sourire empreint d'une cruauté glaciale, et d'une promesse effrayante.
_ Mais nous nous reverrons en Enfer. Et là-bas, je Te ferai revivre chacune de mes souffrances. Encore, et encore. Pour l'éternité je serai ton bourreau. Jusqu'à ce qu'un Dieu miséricordieux m'accorde la renaissance.
Il ferma les yeux un court instant, son ton s'adoucissant, presque rêveur.
_ Et alors... je renaîtrai en renard, dans une forêt magnifique et glacée, dans un pays gouverné par le froid. Mon karma sera purifié, et je vivrai paisiblement jusqu'à ma mort.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, un éclat féroce brillait au fond de ses pupilles.
_ Voilà ma volonté.
Le silence qui suivit fut terrifiant. Même les membres de la Trinité, pétrifiés, sentaient que ces mots n'étaient pas qu'un adieu, mais une malédiction qui s'étendait sur tout ce qui avait été et ce qui viendrait.
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Ouroboros
Loup-garouTout ce que souhaitait Sora c'était vivre une vie normale et être utile aux autres. C'est pourquoi, une fois le diplôme de Sage Femme en poche, il prévoyait de s'exiler au Canada pour y exercer son métier et pourquoi pas, un jour, de faire le tour d...
