Call s'était levé aux aurores, glissant hors du lit avec une précaution inhabituelle. Ses filles s'étaient réfugiées contre lui pendant la nuit, leur présence réchauffant un espace qu'il avait l'habitude de laisser vide. Il leur avait permis cette entorse à ses règles strictes, cédant exceptionnellement à la situation. Après tout, les derniers jours avaient été un chaos indescriptible, et leur retour, miraculeux, méritait bien cette exception.
Il les observa un instant dans la lumière grise de l'aube. Leurs corps menus étaient blottis sous les couvertures, leurs petites respirations synchronisées emplissant la pièce d'un rythme apaisant. Un rythme qu'il avait écouté toute la nuit, incapable de fermer l'œil, pris dans une boucle infinie de pensées qui le rongeaient.
L'insomnie avait plusieurs visages. Il refusait de nommer l'absence qui l'habitait, cette plaie béante qu'il évitait de regarder en face. Mais il y avait aussi autre chose. Une peur plus sourde, plus viscérale. L'angoisse d'avoir retrouvées ses filles, et de les perdre à nouveau. Ce cauchemar éveillé le hantait, l'étouffait presque, comme une ombre tapie dans les recoins de son esprit.
Et puis, il y avait ce doute. Cette sensation insidieuse dont il ne parvenait pas à échapper, comme si tout cela n'était qu'un délire cruel. Il commençait à sentir les prémices d'une Folie rampante, une fissure dans son contrôle habituel.
La colère, violente, l'avait saisi lorsqu'il avait écouté les explications de ce garde, ce... Lovald, sur la façon de procéder. Et Sora... bien sûr, cette petite teigne en était l'instigateur.
Kenneth avait eu des soupçons, mais leur débat, douloureux et houleux, n'avait fait que soulever davantage de questions. Call n'avait pas voulu y croire. Il n'avait pas voulu espérer que l'oméga ait pu être impliqué.
Comment avait-il su pour l'attentat ? Comment avait-il agi ? Pourquoi ? Comment avait-il su exploiter leurs failles ?
Ils avaient eu affaire à un tacticien exceptionnel, et cela... cela le mettait dans une colère sourde. Être manipulé de cette manière, alors qu'ils étaient censés être les maîtres du jeu, c'était une humiliation qu'il peinait à accepter.
Il détourna les yeux de ses enfants, leur présence, aussi réconfortante qu'elle soit, lui rappelait cruellement tout ce qu'il avait failli perdre. Il passa une main lasse sur son visage avant de quitter la pièce, laissant derrière lui la chaleur réconfortante de ce petit cocon.
Dans le couloir froid, il inspira profondément. Les habitudes, pensa-t-il, étaient sa seule ancre. Si tout le reste vacillait, il pouvait encore compter sur elles pour maintenir une stabilité, même fragile. Même si au fond de lui, il savait que cette routine ne suffirait pas.
Mais à cet instant, il était stable et il en profiterait.
Ses hommes, fidèles et silencieux, l'avaient suivi une fois de plus sans poser de questions. Il aurait pu les appeler à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, qu'ils seraient toujours là.
Petit un : parce qu'ils étaient des soldats, habitués à obéir aux Ordres sans discuter.
Petit deux : parce qu'ils connaissaient le caractère de Call. Chacun d'eux avait eu, au moins une fois, l'occasion de goûter à sa colère.
Petit trois : parce que personne ne voulait finir comme Hems.
Ce dernier point n'avait pas besoin d'être expliqué. Le nom de Hems résonnait encore comme une mise en garde silencieuse dans chaque esprit.
Ce connard hantait toujours ses pensées, s'invitant dans ses réflexions comme une ombre indésirable. Il ne savait toujours pas quoi faire de lui. L'emporter avec eux en Irlande ? Le laisser ici pour disparaître dans l'oubli ? Ou bien mettre fin à son existence pathétique une fois pour toute ?
Il aurait pu demander l'avis de ses Mâles, mais n'en voyait pas l'intérêt. Il connaissait déjà leur réponse. Une compagne de plaisir était toujours la bienvenu dans une escouade, quel que soit son genre. Les Lycan n'étaient pas regardants sur ce type de détails.
L'entraînement commença sous ses pensées éparses. Call et son groupe parcoururent les vastes couloirs du Grand Palais, leurs foulées résonnant sur les dalles froides. Ils franchirent les arches imposantes, avant de bifurquer vers le territoire de la Trinité. L'air frais du matin les accueillit, chargé de cette sérénité presque surnaturelle qui enveloppait désormais les lieux.
Les jardins étaient calmes, paisibles, presque trop. Quelques fées flottaient encore entre les arbres et les colonnes, s'affairant à entretenir les locaux avec une minutie inexplicable.
_ Pour quoi faire ? marmonna Call, son regard se posant sur l'une d'elles.
Elles ne seraient pas payées, mais ce n'était pas son problème. Les bonnes personnes avaient le don de l'agacer. Cette manie de vouloir être gentils juste pour l'être... Ça le faisait chier !
Il détourna les yeux, ses pensées revenant inlassablement à leur point de fixation.
Sora.
Il pouvait presque entendre sa voix, ce ton moqueur, ces répliques acérées. Cette teigne avait défié le monde entier, simplement par sa manière d'exister. Call soupira, un mélange de frustration et d'épuisement.
_ Ce gamin, grogna-t-il pour lui-même.
Il serra les poings, la tension montant en lui comme une vague qu'il peinait à contenir. Ce n'était pas seulement l'absence du petit brun qui le hantait. C'était tout ce qu'il représentait. Tout ce qu'il avait détruit. Tout ce qu'il avait laissé derrière lui.
Pour l'instant, Le Grand Limier se contenta de courir. Le froid mordant du matin l'entourait, mais il ne cherchait pas à s'en protéger. Peut-être que cette course, ce silence, suffiraient à apaiser son esprit. Même s'il en doutait.
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Ouroboros
Manusia SerigalaTout ce que souhaitait Sora c'était vivre une vie normale et être utile aux autres. C'est pourquoi, une fois le diplôme de Sage Femme en poche, il prévoyait de s'exiler au Canada pour y exercer son métier et pourquoi pas, un jour, de faire le tour d...
