Chapitre 58.

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  Suguru enfonça le bouton « lecture » de son poste et les premières mesures d'Abba retentirent dans le supermarché. « Winner Takes It All ». La chanson de prédilection de sa mère pour combattre les coups de blues.
  « Dancing Queen », c'était quand elle était en forme. « Winner Takes It All » quand elle était triste.
  Elle disait toujours qu'il fallait de la musique triste quand on était déprimé. « La dernière chose dont on a envie dans ces cas-là, c'est de quelqu'un qui essaie de remonter l'ambiance. Au contraire, c'est celui qui a été  aussi désespéré que toi qui s'impose, celui qui sait de quoi il parle. Sans compter que ça fait toujours du bien de savoir qu'on est pas seul à souffrir. »
  Suguru revit sa mère assise sur le canapé, le prenant par le cou, sans mot dire, pour partager ce moment en silence. Tous les deux.

  Sa mère était souvent triste. Il lui arrivait de vivre comme une recluse durant des semaines, sans sortir de chez elle, rideaux tirés en permanence. Dans ces moments-là, même répondre au téléphone, c'était trop lui demander. Bon gré mal gré, c'était donc Daishō qui faisait tourner la baraque. Il s'occupait d'elle, la surveillait et, régulièrement, ils s'asseyaient l'un à côté de l'autre pour écouter Abba. Il en était venu à se dire que c'était de sa mère que venait sa peur d'être dehors, dans le grand monde.
  Un jour, son amie lui avait dit qu'elle souffrait de dépression.
  Mais il ne voyait pas très bien ce que ça changeait de donner ainsi un nom aux choses. Sa mère n'en demeurait pas moins sa mère, et lui Suguru.

  L'intro de piano tourna en boucle et puis la blonde se mit à chanter. Agnetha ou Frida, il ne se souvenait jamais. Sa mère avait les vidéos. Il se les remémorait avec précision. Repenser à elles maintenant le fit sourire. Il augmenta le volume et se rassit dans son fauteuil pour écouter.
  Il attrapa sa canette de Coca, par terre, et en fit sauter l'opercule. Sa dernière. Il se la gardait pour une grande occasion. Eh bien il n'y aurait jamais de plus grande occasion que celle-ci.
  Le Coca était tiède, mais tant pis. Si ç'avait été l'hiver, il aurait pu mettre la canette dehors, pour la refroidir. Hélas, en dehors de ça, il n'y avait aucun moyen de tenir quoi que ce soit au frais. Il sirota une petite gorgée. Le sucre lui fit l'effet d'un choc, mettant instantanément ses papilles en joie. Il laissa échapper un long râle extatique : « Aaaaah », exactement comme dans les pubs.
  Ensuite, il déchira calmement l'emballage de la barre de chocolat. À l'intérieur, le cacao avait durci et aussi un peu pâli, mais rien de grave. Il prit une bouchée. Oh, ce goût ! Il ferma les yeux pour mieux en profiter. Il était au paradis.

  Un nouveau tapage résonna dehors. Le bruit de quelque chose de gros qui se brise. Une vitrine, peut-être ?
  Il n'était pas parti - le père au débardeur de l'équipe de foot. Non, sa petite bande et lui étaient restés, rognant les défenses les unes après les autres. Désormais, ils étaient presque au bout de leurs peines. Sinon ce soir, au pire demain, ils auraient abattu le dernier rempart. Au fond, il l'avait toujours su. Nichée dans les méandres de son subconscient, il y avait l'idée que, tôt ou tard, les adultes finiraient par venir le chercher.
  Simplement, jamais il n'aurait imaginé que ce serait si vite.

  Le gros lard et ses copains étaient différents. Ils étaient malins. Bien entendu, Suguru les avait copieusement canardés du haut de l'immeuble, bombardés même. Mais, chaque fois, il avait manqué les meneurs, se contentant d'abattre quelques croulants lambda, les plus demeurés. Et puis ça s'était arrêté là. À aucun moment les autres n'avaient donné l'impression qu'ils allaient abandonner la partie.
  Il se rappela un documentaire animalier qu'il avait vu un jour à propos d'une meute de chiens sauvages. Leur méthode de chasse était pratiquement toujours la même : ils piégeaient leur proie (un blaireau, un varan ou autre chose) dans son terrier et puis ils creusaient. Ça leur prenaient un temps fou, parfois plus d'une journée, mais ils creusaient et creusaient encore, obstinément, jusqu'à la débusquer.
  Ensuite, ils la dévoraient.

  Une énorme déflagration suivie d'un bruit sourd. Le bruit d'une barricade qui tombe.
  Il les entendit se répandre dans la galerie marchande. Dorénavant, seul le rideau de fer les séparait de leur victime. Suguru envisagea un instant de prendre la fuite. Mais pour aller ou ? Ça faisait si longtemps qu'il n'était pas sorti. Se retrouver dehors l'effrayait presque davantage que la horde d'adultes.
  Une nouvelle chanson démarra. Encore une des favorites de sa mère quand elle avait le bourdon, comme elle disait. « I Have a Dream ». Celle-là, ils l'avaient chantée ensemble des milliers de fois. Sur la version instrumentale. Avec les paroles qui défilaient au bas de l'écran. Paradoxalement, ce n'était que maintenant qu'il en saisissait le sens. Pas étonnant que sa mère l'ait appréciée. Ça parlait de s'accrocher à ses rêves pour oublier la réalité.
  Une fois qu'ils seraient entrés, ça irait vite. En attendant, il allait se régaler de chocolat, de Coca et de musique. Il regretta d'être seul. Il aurait aimé avoir quelqu'un auprès de lui pour partager ces derniers instants. De toute façon, la solitude le tuait à petit feu depuis que ses amis étaient partis.

  Comme dans les contes, sa quête achevée, il avait pris conscience qu'il courait après un mirage.
  Il étendit les jambes, brancha son casque et poussa le volume pour ne pas entendre les adultes gratter au rideau, puis il mit les écouteurs. Abba poussait toujours de la voix, prétendant que tant qu'on a un air de chanson dans la tête, on peut tout surmonter.
Ben voyons...
  Il enfourna d'un coup la moitié de la barre de chocolat. Le goût le subjugua. Il lui donnait l'impression de se propager dans tous son corps. Sa bouche exhala un soupir d'aise. Quand il eut léché tout le gras coincé entre ses dents, il rinça avec une lampée de Coca.
  Pour finir, c'est lui qui avait mis un terme aux jours de sa mère. Sous un oreiller. Pendant son sommeil. Mais était-ce encore réellement sa mère à ce moment-là ?

  Un effroyable fracas retentit et une bouffée d'air frais venue du dehors s'insinua dans les rayons du supermarché. Il perçut du mouvement.
  Ils avaient brisé une vitrine.
  Suguru s'efforça de garder les yeux clos en se laissant emporter par la musique. Mais c'était insupportable. Il fallait qu'il voie.
  Il souleva les paupières. Durant une demi-seconde, peut-être moins, il entrevit le groupe d'adultes qui chargeaient, emmené par le chauve a l'énorme tête, un affreux sourire aux lèvres, les bras levés, armant sa batte.
  Suguru ferma les yeux.
  Mentalement, il envoya un dernier adieu à sa mère.
  Et ils lui tombèrent dessus.

ENEMYOù les histoires vivent. Découvrez maintenant