Chapitre 33.

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Suguru les observait à la jumelle, du haut du nid d'aigle. Ils avaient commencé à affluer dès le matin, par groupe de deux ou tout seuls, comme portés par un courant venant de Camden. Au début, ils restaient debout sans rien faire, se contentant d'aller inspecter le magasin de temps à autre. Et puis ils s'étaient enhardis. Ils cognaient comme des forcenés sur les barricades ou sur les vitrines avant de s'éloigner et de se bagarrer entre eux.
Abrutis.

Lui, de son côté, avait passé une matinée délicieuse. Il s'était levé sans se soucier le moins du monde de l'heure. Tout ce qu'il pouvait dire, c'est qu'il y avait de la lumière dehors. Dorénavant, il se lèverait quand bon lui semblerait et mangerait quand il aurait faim. Pas question cependant de céder à la paresse. Ainsi avait-il consciencieusement fait son lit, nettoyé et rangé son antre. De plus, quand il était allé aux toilettes, il avait pris la peine de sortir le seau et d'aller jusqu'au bout du parking pour le vider par-dessus le mur, dans le jardin voisin. Ça sentait un peu, mais ça se décomposerait - y aurait même probablement des trucs qui pousseraient là.

Il était résolu à ne pas se négliger. Les assiettes seraient débarrassés dès qu'il aurait fini, il se laverait et se changerait régulièrement. Il ferait ses lessives. On n'est pas des sauvages, non plus. C'était d'ailleurs ce que sa mère avait coutume de dire. « Suguru, fait tourner le lave-vaisselle. On n'est pas des sauvages. »
Il se voyait en Robinson échoué sur une île déserte. Ou comme dans Lost. S'il ne se laissait pas dépasser par la situation, il survivrait. D'après ses calculs, en se montrant économe, il avait assez de nourriture pour tenir un an. Et pour ce qui était des économies, on pouvait lui faire confiance. Après le petit déjeuner, il avait fait ses exercices : une série de petits sauts en écartant simultanément les bras et les jambes, des pompes, des abdos, des étirements, ainsi qu'un peu de gonflette avec de vieux haltères que Bokuto avait rapportés un jour. Après quoi, il avait fait vingt fois le tour du magasin au pas de course. Il allait être plus affûté qu'il ne l'avait jamais été.

L'essentiel de son temps, il avait prévu de le passer sur le toit, là où, finalement, il se sentait le plus chez lui. Bien sûr, ce serait une autre affaire quand il se mettrait à pleuvoir et à faire froid, mais, pour l'heure, c'était génial d'être assis là, dans le nid d'aigle, avec Holloway à ses pieds. Aujourd'hui, il pourrait y rester aussi longtemps qu'il voudrait car le ciel était bleu et presque entièrement dégagé. Il y avait bien encore un petit nuage de fumée par-dessus de Camden, mais tout semblait indiquer que l'incendie avait cessé de s'étendre.

Le pied. Il avait tout ce qu'il fallait, jusqu'à la distraction que lui procurait ces crétins d'adultes, en bas. Ça l'amusait de les voir se battre. Mentalement, il prenait des paris sur celui qui allait gagner.
Il se demanda où en étaient Daichi et les autres. Sûrement au palais maintenant.

Il ne put s'empêcher de sourire. Le château de Matsumoto... le dernier endroit où il aurait voulu être. Grouillant de tous ces gamins. Aucune tranquillité. Du bruit tout le temps. Toujours quelqu'un pour te dire quoi faire. Attendre son tour pour être servi, faire la queue pour les toilettes. Des discussions sans arrêt pour tout. Jamais de la vie. Ils pouvaient se le garder, leur palais. Lui au moins était le roi de son royaume et il comptait bien le rester.
Il sentit quelque chose lui chatouiller la joie. Une mouche, sans doute. D'un geste de la main, il la chassa et sentit quelque chose de mouillé sous ses doigts.
Une larme. Il pleurait.
Mais... Pourquoi pleurait-il ? Il n'avait aucune raison de pleurer. En même temps qu'il se le disait, son corps tout entier fut secoué d'un sanglot et, aussitôt après, un torrent de larmes inonda son visage, des vagissement montèrent dans sa gorge.

Il n'aurait pas dû penser aux autres. Non, il n'aurait pas dû. Car sa solitude n'en paraissait que plus absolue.
Seul.
Tout seul.

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