Elle nageait en plein cauchemar. De ce qui se passa ensuite, elle n'en saisit que des bribes éparses. Le froid la rongeait jusqu'aux os, s'insinuant sous son manteau, ses vêtements et puis sa peau. Elle fut soulevée, avec force mais sans brutalité, remise debout et chancelante, elle fut conduite à l'intérieur. Reconnaissant l'atrium sombre du manoir, elle sentit ses genoux se dérober sous elle, mais celui qui la soutenait ne la laissa pas tomber.
— Elle est où, votre chambre, Nina ?
Elle ne parvint qu'à éructer. Sa gorge était étrangement prise. Tout en elle était tendu, noué, rigide, comme un mécanisme non lubrifié mais qui essaie tout de même de fonctionner, dans un craquement d'articulations insoutenable. Sa vision était tâchée d'huile. Des choses furtives filaient dans son champ périphérique. Elle avait failli y rester, elle le savait. Si cette abomination avait réussi à la toucher, elle en serait morte. Elle avait déjà fait l'erreur de la regarder. Ses jambes montaient les marches menant à l'étage, mais elle, elle était toujours coincée dans cette infirmerie. Comment avait-elle réussi à s'échapper ? Sa mémoire immédiate baignait dans un flou artistique. Von Falkenstein. La table en inox. Il avait réussi à déstabiliser la créature, assez pour qu'elle relâche l'inexplicable emprise sur son esprit, lui permettant de s'enfuir. Elle le détestait, mais elle devait le reconnaître : il était bien plus courageux qu'elle.
Grincement du parquet. Elle faillit se prendre les pieds dans le tapis. Une fois de plus, celui qui l'accompagnait lui évita la chute.
— C'est cette chambre-là ? lui demanda-t-il.
Jensen. Elle ne parvint qu'à esquisser un mouvement erratique du menton. Il la fit asseoir dans un fauteuil. Son corps se plia comme un ressort rouillé, les bras le long des flancs. Au tiraillement dans ses joues, elle comprit que son visage lui aussi s'était figé dans une grimace de stupeur. Malgré ses yeux grands ouverts, elle ne voyait rien de familier.
— Va falloir vous changer, dit Jensen. Vous pouvez pas rester comme ça.
Nina n'eut aucune réaction. Elle s'en fichait. Ses pensées tournaient dans le vide, revenant à l'infirmerie avec un acharnement obsessionnel. Une douce traction la remit debout comme une marionnette.
— Je m'en occupe, poursuivit Jensen en lui déboutonnant le pantalon. Ça va aller, j'ai l'habitude. Ma sœur... bref, j'ai l'habitude.
Se retrouver à moitié nue devant un homme qu'elle ne connaissait pratiquement pas aurait dû lui faire honte, mais Nina était désormais bien au-delà de ça. Elle voulut demander plus de détails sur sa sœur, mais n'y parvint pas. S'aidant d'un gant et d'eau froide, il était en train de lui frictionner les jambes pour les débarrasser de l'urine tout en continuant de lui parler.
— Liz, elle s'appelle. Tout allait bien quand elle était petite. Mais depuis... enfin, on a pas de parents, quoi. Je pouvais pas servir et m'occuper d'elle, alors j'ai dû l'envoyer à l'hospice. La majorité de ma solde y passe. Je sais ce qu'ils disent sur ceux comme elle, mais...
Nina le savait aussi. Elle avait entendu leur discours des dizaines de fois alors qu'elle travaillait à l'asile, même parmi les psychiatres qu'elle respectait le plus, même parmi ceux pour qui le soin passait avant toute considération politique. Des patients inaptes. Improductifs. Impossibles à rattraper. Même ceux qui avaient donné leur sanité d'esprit durant la grande guerre. Ceux-là, il fallait aussi les achever. Elle s'était souvent disputée avec Krauss à ce sujet.
— Mais je peux pas. C'est quand même ma sœur, dit Jensen en lui enfilant des dessous propres. On peut pas nous demander... enfin, merde, c'est ma famille.
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S U A H N I E B
Narrativa Storica1938. Un obscur Institut nazi ouvre ses portes en pleine Forêt Noire. Pour Viktor, accusé d'infraction au paragraphe 175 du code pénal, se retrouver à la tête de ce qui ressemble plus à une ferme qu'à un centre de recherches universitaires constitu...
