8 Ania

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Elle ignorait ce qu'il avait pu bien hurler à Krauss, mais du jour au lendemain, Nina se mit à l'amener dehors pour la faire marcher. Ce fut une distraction bienvenue. À vrai dire, elle s'ennuyait terriblement, à l'Institut. Découvrir l'extérieur, le parc gelé par le début de décembre, l'étang entouré d'arbres, respirer un air piquant, tout cela la revigora tout en lui rappelant douloureusement Bereznevo. Elle bondit littéralement de joie en découvrant le chenil. Celui-ci était tenu par un soldat à l'expression gentille. Le regard qu'il posa sur Nina était légèrement différent que Vladi posait sur elle, dans le temps – l'attachement qu'il avait pour elle n'était donc pas le même.

— Herr Speck, dit-il en indiquant un molosse blanc. Kohle. Francis.

Ces deux-là étaient noirs comme de l'asphalte. Elle les laissa lui lécher les mains, ravie d'avoir une interaction qui ne se résumait pas à des questions ou des leçons d'allemand qui lui donnaient envie de mourir d'ennui. Ou de demander à l'ombre de Bruno de l'envoyer par la fenêtre, lui et ses lunettes qu'il nettoyait tout le temps.

— Hunde, répondit Ania et le soldat lui sourit.

Sa joie finit par déteindre sur Nina et détachant le chien blanc, ils se lancèrent dans le grand tour du parc, longeant l'enceinte. Elle s'entendit tout de suite avec Herr Speck. Même s'il devait peser plus lourd qu'elle, le gros dogue ne semblait vouloir qu'une seule chose : courir derrière un bâton et baver sur toutes les personnes qu'il croisait. Après sa longue période d'enfermement, Ania crut renaître. Elle ne comprit cependant pas pourquoi Nina lui souriait avec une telle tristesse.

Une semaine plus tard, elle eut le droit à sa propre chambre. Elle était bien plus petite que celle de Nina, moins lumineuse et remplie de poussière, mais elle prit tout de même un immense plaisir à la nettoyer de fond en comble. Se servant du petit glossaire qu'elle gardait en permanence sur elle, Nina lui expliqua patiemment comment se servir de la douche coincée dans un compartiment carrelé près des toilettes. Malgré le fait qu'elles dormaient désormais séparément, elle ne la laissait pas manger seule dans les cuisines du manoir. Les plaques, affirmait-elle, mais Ania savait qu'elle mentait. Les plaques au gaz en bouteille n'étaient pas un problème ; c'était von Falkenstein qui prenait souvent ses repas là-bas qui en constituait un. Les rares fois où ils l'avaient croisé en entrant ou en sortant de cette salle à manger chauffée au poêle, Nina l'avait poussée derrière elle comme si elle ne voulait pas qu'il la remarque. Très souvent, Ania avait voulu lui dire qu'il n'allait pas la mordre, quand même. D'accord, elle ne l'aimait pas vraiment, mais elle ne le haïssait plus non plus. Oui, elle avait récolté des hématomes et des lésions quand elle avait eu le malheur de le contrarier mais il y avait quand même plus grave. Les blessures, du cœur comme du corps, ça guérissait, sa mère le lui avait répété à chaque fois qu'elle pleurait un peu trop fort. Elle se disait même qu'à terme, elle finirait peut-être par l'apprécier. Les rares fois où elle lui avait adressé la parole en dehors des convenances, von Falkenstein lui avait paru plutôt drôle et bizarrement décalé. Il lui faisait certes peur, mais il l'intriguait, aussi, car il n'avait pas d'ombre et qu'il faisait fuir celles des autres. Elle n'avait non plus jamais parlé de ce qui s'était passé à Bereznevo ; elle avait fini par se convaincre que la fosse avait dit vrai, tout comme lui : que tout ça, c'était pour son bien et pour le mieux – elle s'en sentait encore triste, mais c'était une tristesse lointaine, molle, qu'elle se gardait bien de réanimer, malgré les cauchemars. Cela ne l'empêchait pas de prier tous les soirs. L'étrange sourire accablé de Nina lui fit comprendre que c'était à cause de von Falkenstein qu'elle avait désormais droit à son propre lit, à une porte qu'elle pouvait verrouiller à volonté et à de longues promenades quotidiennes dans le froid de ce début d'hiver.

S U A H N I E BOù les histoires vivent. Découvrez maintenant