— Nom-de-Dieu-Hans, jappa une voix scandalisée.
À son plus grand étonnement, ce cri ne venait pas de Muller, mais de Krauss. Une main toujours crispée sur sa jambe meurtrie, il pivota en direction des gradins. Le sang avait commencé à imbiber une grande partie de son pantalon. Il allait s'évanouir s'il ne s'asseyait pas tout de suite. Zallmann, le seul à s'être levé, se précipita vers la gamine, la relevant avec l'aide de Muller, muette de stupéfaction.
Toujours assis, le visage mou, Krauss le fixait avec une expression oscillant dangereusement entre la peur et la colère.
— Quoi encore ? prononça-t-il, la bouche pâteuse.
Son champ de vision commençait à rétrécir. Il boîta jusqu'à la chaise renversée au sol et la redressa avant de la traîner loin de Zallmann, de Muller et de la gamine, qui tenait debout avec grand peine.
— C'était quoi, ça, au juste ? interrogea Krauss en se touchant le front.
Pour seule réponse, von Falkenstein lui montra ses deux mains ensanglantées. Puis, alors que Muller quittait la pièce en portant presque la gamine, il commença à défaire son ceinturon. Ses doigts étaient mous. Un tremblement spasmodique lui saisissait la jambe droite par intermittence. La lame était petite, mais affreusement aiguisée. Il se souvenait parfaitement de cet opinel. Il le trimballait depuis son enfance. C'était son père qui le lui avait offert, lorsqu'il avait égorgé son premier volatile qu'ils avaient tous mangé le soir-même. C'était une dinde, ou un poulet, il ne se rappelait plus. Quoi qu'il en soit, il se promit de le balancer aux ordures une fois assuré que sa jambe n'avait rien de grave.
— Passez-moi un mouchoir, cracha-t-il à la face d'un Zallmann éberlué.
Celui-ci ne réagit pas, se contenant de pousser une exclamation surprise quand, ayant enfin fini de se débattre avec son baudrier, il passa à la ceinture puis aux boutons de sa braguette.
— Non mais je rêve, fit la voix de Krauss dans son dos.
— Un mouchoir, gottverdammt ! s'écria-t-il, retenant désormais son pantalon d'une main poisseuse. J'ai besoin d'un point de compression !
Zallmann se réveilla enfin et lui passa un carré de tissu brodé de fleurs qu'il gardait dans sa veste pour nettoyer ses lunettes. Essayant de ne pas trop songer à la scène ridicule qu'il devait offrir ainsi, en caleçon et empêtré dans ses propres chausses de cavalerie, von Falkenstein se laissa tomber sur la chaise. La plaie, située pile entre son genou et son aine sur la face extérieure de la cuisse, lui parut bénigne, malgré une hémorragie importante.
— Amenez moi quelqu'un, souffla-t-il. Même Hoffmann et son canard, je m'en fous.
Le mouchoir de Zallmann, ainsi que la compression qu'il pratiqua en s'empêchant de frissonner, suffit à étancher quelque peu le saignement.
— J'y vais, annonça Krauss en se levant sans grande envie. Ne vous évanouissez pas. S'il tombe dans les pommes, giflez-le, conseilla-t-il à Zallmann.
— Parlez-moi, dit von Falkenstein une fois qu'ils furent seuls. Dites n'importe quoi, tant que ça me distrait.
Zallmann ne se fit pas prier. Il se mit immédiatement à déblatérer des incohérences sur ce qui venait de se passer, saupoudrés de commentaires ébahis sur les briques qui se déplaçaient toutes seules ou les lapins broyés par une machine à viande invisible. Continuant à appuyer sur sa jambe comme un forcené, von Falkenstein ne l'écouta qu'à moitié. Partagé entre la fureur et la perte de connaissance, son esprit tournait au ralenti. Il pensait à une épaule frêle qu'il avait coincé entre ses doigts. À l'odeur légère de savon qui imprégnait ses cheveux blonds. C'était peut-être de la bergamote. Ou de la lavande. Ou autre chose. Floral, en tout cas. La prochaine fois, il trouverait. À condition d'éloigner tout objet tranchant d'abord, bien sûr. En commençant par ce foutu opinel.
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S U A H N I E B
Fiction Historique1938. Un obscur Institut nazi ouvre ses portes en pleine Forêt Noire. Pour Viktor, accusé d'infraction au paragraphe 175 du code pénal, se retrouver à la tête de ce qui ressemble plus à une ferme qu'à un centre de recherches universitaires constitu...
