c'était le matin qu'il avait le plus envie de mourir qu'il songeait aux différentes méthodes à employer et aucune ne lui semblait bonne
affreux
impossible de se lever de ce lit qui était fait de terre d'essence et de mains immobiles ou de respirer, même
cela ne durait pas bien longtemps mais c'était de plus en plus difficile que de se traîner en dehors ; lentement
l'estomac noué il en gerbait systématiquement
c'était peut-être l'alcool
il buvait trop
ou les somnifères qui sait et c'était noir, goudronneux et dégueulasse comme si ses poumons étaient en train de se détacher de l'intérieur
ça lui cognait le crâne en silence et ça creusait
(il y avait des yeux dans la cuvette)
comme des coups de pelle
(son ombre avait des yeux mais elle n'avait plus de tête elle était sûrement partie dans la cuvette elle aussi)
ça creusait creusait creusait à l'en rendre fou, et la gnôle ne suffisait plus ; elle avait la même odeur et le même goût que l'essence dont ils avaient imbibé la fosse et l'essence qu'ils mettaient dans les camions
et l'essence morte et évaporée qui se frayait un chemin dans les tuyaux raccordés aux pots d'échappement en chuintant, en chantant
au moins dormait-il encore
sans être sûr d'être encore vivant le lendemain
dans ses rêves qui le laissaient en sueur, il les entendait creuser ; il les entendait hurler puis s'étouffer sous une grande croix montée à l'aide de débris de poteaux de lignes électriques
il n'était pas retourné à l'extérieur de l'enceinte, là-bas, dans la forêt, où ils les avaient enterrés sans parvenir à les faire taire car désormais, ils étaient sous son lit chaque nuit durant, ils étaient dans son lit et ils l'empêchaient de se lever et tous les matins, c'en devenait plus dur
ils lui murmuraient des choses qu'il ne comprenait pas, des choses pleines de sang, des choses irrespirables qu'il s'efforçait ensuite de vomir mais qui restaient coincées comme du gravier
et personne n'y faisait attention, personne ne voyait son état de décomposition mentale, de la pourriture liquide emprisonnée dans un corps d'automate
il avait essayé d'en parler pourtant, à demi-mots à
(von Falkenstein)
mais ça n'avait pas marché et c'était même devenu pire oh comme il aurait dû l'écouter il y a longtemps
– dans le train pour l'Ukraine)
et arrêter de boire peut-être que ça l'aurait sauvé, de lui-même et des fosses ; peut-être qu'il aurait eu enfin le courage de s'enfoncer le Luger dans la glotte et AVALER LE PLOMB ET LA POUDRE juste après les Kupchenko
un matin oui il avait essayé mais sa main SA MAIN avait tremblé encore comme en Ukraine
comme avec Lutz
c'était peut-être l'alcool qui faisait trembler ses doigts
et il n'avait PAS PU parce qu'il était trop mauvais et lâche pour partir de cette manière
et personne ne le voyait parce qu'il savait y faire, cacher, dégager la neige à coups de pelle et fourrer les mains (tremblantes) entre les cuisses de B...
Brunehilde
dans sa chair répugnante mais si bonne si vivante (tremblante elle aussi) qui parvenait à le réchauffer (presque) et c'était bien, parce qu'elle ne parlait pas trop, Brunehilde, et qu'il ne supportait plus sa voix
elle ne se rendait compte de rien, Brunehilde
la seule
qui
c'était elle c'était cette sale race de Kupchenko qui ressemblait autant à Liz qui aurait pu être sa propre sœur avec ses yeux clairs et sa blondeur (de blé avait dit Hoffmann en reparlant de sa visite médicale et ils en avaient ri et Brunehilde aussi) sa blondeur donc d'aube pâle les aubes de décembre qu'il guettait à chaque fois qu'il avait envie de se trucider (tous les matins) (toutes les aubes de décembre)
Liz Liz Liz détruite dès l'œuf et qui n'aurait jamais dû naître tout comme lui si seulement si seulement les médecins comme von Falkenstein étaient apparus plus tôt ; pourrissant dans son asile comme il pourrissait de l'intérieur
Liz qui n'était pas Liz savait ce qui creusait en lui, il le lisait dans ses yeux bleus mais elle ne disait rien elle ne devait pas connaître les mots
parce que c'était sa faute elle n'avait pas qu'à exister merde si elle n'était pas née (comme Liz) jamais les Kupchenko n'auraient fini DANS LA FOSSE à goudron et il ne serait jamais allé en Pologne pour en CREUSER d'autres
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S U A H N I E B
Historical Fiction1938. Un obscur Institut nazi ouvre ses portes en pleine Forêt Noire. Pour Viktor, accusé d'infraction au paragraphe 175 du code pénal, se retrouver à la tête de ce qui ressemble plus à une ferme qu'à un centre de recherches universitaires constitu...