9 Ania

33 6 31
                                        


Elle se surprit à mieux respirer une fois dans le couloir. La douleur sourde qui lui remuait les entrailles s'était calmée depuis qu'elle était sortie du réfectoire, étouffée par son estomac plein – elle la sentait remuer quand même dans le bas de son ventre, discrète et sourde comme une vieille entaille. Von Falkenstein marchait devant elle, et le claquement de ses semelles résonnait dans tout le couloir. La tête lui tourna alors qu'il s'arrêtait devant un bureau pour y passer la tête. Elle dût se retenir au mur et n'entendit pas ce qu'il aboya aux gens à l'intérieur. L'instant d'après, un homme en blouse blanche la dépassait pour se diriger vers la chambre de Bruno. Elle se surprit à espérer que celui-ci ne souffrait pas trop. Elle ne l'aimait certes plus beaucoup et ce que lui avait infligé von Falkenstein était horrible. Tout de même, ça lui avait quand même un peu plu, qu'il lui fasse aussi mal – elle-même ne s'y était jamais résolue, malgré les nombreuses fois où elle avait été tentée ; peut-être parce que l'ombre de Bruno la terrifiait autant que celle de Jensen. Une question la taraudait cependant.

— Ce qu'il a dit, commença-t-elle alors qu'ils se remettaient en route. Que vous aviez un faible pour moi. Qu'est-ce que ça signifie ?

Il ne prit même pas la peine de se retourner.

— Pourquoi tu n'as pas répondu, quand on t'a demandé si tu voulais revenir à l'Institut ?

Elle marqua un temps de réflexion.

— Je ne sais pas, admit-elle. Quoi que je dise, je serais obligée d'y aller quand même, non ? Alors autant que je me taise.

— Tu apprends vite.

Il ne dit rien d'autre. Ils finirent par se retrouver dans un bâtiment auxiliaire au pavillon hospitalier, tout aussi imposant, et situé non loin du réfectoire. Ania frissonna en y rentrant, surprise par la différence de température. À travers la fatigue, elle ne perçut que des bribes de ce nouvel environnement : une chaleur douceâtre, des murs recouverts d'un papier peint mordoré sur lesquels rebondissait un rire étouffé et lointain, une impression de confort, induite par les appliques murales et les meubles cirés coincés dans le vestibule de ce qui se révéla un bâtiment communal probablement réservé aux plus hauts fonctionnaires de l'hôpital. Au bout d'un escalier qui les mena au second étage, il poussa la porte du fond et la somma d'entrer d'un signe. Elle se retrouva alors dans ce qui devait être son appartement de service. Mis à part qu'il comportait également deux pièces, il n'avait absolument rien en commun avec la froideur humide, grise et impersonnelle, des quartiers qu'il avait autrefois occupés à l'Institut. Des bibliothèques posées sur du parquet sombre, un sofa et des fauteuils assortis, un secrétaire près de la fenêtre sur lequel régnait un désordre négligé et un jeu d'échecs étalé sur une tablette ronde près d'une cheminée à la gueule qui rougeoyait encore. Une femme habillée en bure marine était en train d'y ajouter une bûche, armée d'un tison qu'elle maniait en pestant entre les dents. Il y avait une planche à repasser pliée dans un coin et un fer posé sur le manteau du foyer et tout cela lui parut indéniablement habité, vivant, bizarrement normal ; elle ignorait à quoi elle s'attendait exactement en entrant ainsi dans son intimité pour la seconde fois. Sûrement pas à la chemise froissée pendue par le cintre à la porte de la chambre à coucher, aux nombreuses photos encadrées posées sur le bureau ou bien à la plante verte en train de s'épanouir sur le rebord de la fenêtre. Cette quiétude d'une vie solitaire mais chaleureuse lui fit l'effet d'une gifle : pour elle, il était inconcevable que von Falkenstein puisse vivre ainsi, cette apparente tranquillité cadrait tellement peu avec ce qu'elle connaissait de lui que cela relevait de l'impossible.

Indifférent à son air ébahi, ou ne le remarquant tout simplement pas, il s'approcha de la Sœur de Saint Vincent qui était de corvée de bois et celle-ci lui adressa une salutation distante. Son sac toujours serré contre elle, Ania n'osa pas faire un pas de plus. Grâce à la flambée réanimée par les bons soins de la femme, la température remontait et elle finit par se débarrasser de son manteau, qu'elle posa avec précaution sur le dos du canapé.

S U A H N I E BOù les histoires vivent. Découvrez maintenant