Il prit le risque d'attendre que la tempête passe. La température descendit encore, malgré le moteur allumé. Assommé au pharmakon local, Jensen finit par s'endormir, ou mourir de froid, pour ce qu'il en avait à faire. Au bout d'un long moment, quand la neige cessa enfin de tomber, il s'assura tout de même que son compatriote respirait encore en lui décochant un coup de coude dans les côtes. L'idée de sortir dans cette hostilité polaire en compagnie d'une épave à moitié bourrée le mit en rogne et il dut lutter contre lui-même pour conserver une voix calme.
— On y va. D'après Rip Merken, y a un ressortissant allemand dans les parages.
Jensen grogna d'approbation et entreprit de lutter contre la petite congère qui s'était formée contre sa portière. La Gaz s'était arrêtée sur une pauvre étendue parsemée de cailloux et de flaques boueuses gelées. En coupant le moteur, von Falkenstein n'était pas sûr que ce tacot survivrait à la nuit. Encore assommés, ils prirent un moment pour examiner les alentours. Une seule maison était éclairée de l'intérieur, entourée de carcasses mortes. Plus haute que ses voisines, c'était la seule à posséder un perron couvert. Le bois qui avait servi à sa construction était lissé et goudronné par endroits afin d'en améliorer l'isolation. Sa cheminée crachait un panache de train sans discontinuer. Un de ses murs était en pierre et contre celui-ci s'étendait un potager, qui se résumait à des gravats neigeux.
— J'imagine que c'est là, dit Jensen, le gratifiant d'un de ses nombreux commentaires éclairés.
Von Falkenstein se mit en mouvement. Il essayait de ne pas songer à l'absurdité de la situation : deux imbéciles en tenue inadaptée, frigorifiés jusqu'à la trame, venus dans le coin le plus oublié de l'Ukraine afin de rendre visite à un professeur de musique et enquêter sur une série de morts inexpliquées dont tout le monde n'avait rien à faire. Si cette histoire de nœud tellurique s'avérait inexacte et qu'il découvrait que Bereznevo avait juste été ravagée par la tuberculose, Krauss risquait de faire connaissance avec la partie la moins plaisante de sa personnalité et d'y perdre une ou deux dents. Un Jensen se dandinant nerveusement sur les talons, il frappa à la porte. Seul le silence lui répondit. Les vitres étaient trop embuées pour qu'ils puissent distinguer quoi que ce soit à l'intérieur. Von Falkenstein réitéra avant d'enfoncer les mains dans les poches. Il ne sentait presque plus ses doigts.
Un homme d'une quarantaine d'années, chandail grossier et pantalon épais, leur ouvrit enfin et une chaleur humide le frappa en plein visage. La différence de pression provoqua un courant d'air violent qui claqua une lourde porte dans les tréfonds, faisant hurler une femme. Une toux maladive et discrète résonna quelque part au loin.
— Herr Kaldwerk ? dit von Falkenstein en s'empêchant de claquer des dents.
Le front bas mais dégarni, l'intéressé les toisa tous deux comme s'ils venaient de tomber de la lune.
— Mais ça va pas de se balader dehors par un temps pareil ? lâcha-t-il. D'où sortez-vous ?
— De l'Institut de l'Ahnenerbe, répondit Jensen à sa place. S'il vous plaît, on peut entrer avant de perdre un orteil ? Je ne sens plus mes pieds.
— Euh, oui, bien sûr, dit Kaldwerk en se poussant pour les laisser passer.
Nourrie par un poêle en argile, la chaleur qui régnait à l'intérieur le fit instantanément suffoquer. Jensen s'empressa de défaire son écharpe et déboutonner sa gabardine. Malgré ses dimensions, l'isba paraissait étriquée, probablement à cause de la prolifération pathologique de tapis accrochés au mur afin de tenir le froid à l'extérieur des rondins. La majorité du mobilier en bois était rustique mais solide. Il compta quatre manteaux et autant d'ouchankas accrochés à l'entrée. Dans un excès de politesse, Jensen s'essuya consciencieusement les semelles sur le paillasson, dérangeant bottes en caoutchouc et grolles fourrées. Leur masquant l'intérieur de son foyer en se tenant dans l'embrasure, Kaldwerk avait pincé la bouche, guère ravi de les voir débarquer.
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S U A H N I E B
Fiksi Sejarah1938. Un obscur Institut nazi ouvre ses portes en pleine Forêt Noire. Pour Viktor, accusé d'infraction au paragraphe 175 du code pénal, se retrouver à la tête de ce qui ressemble plus à une ferme qu'à un centre de recherches universitaires constitu...
