— Alors, qu'est-ce qu'il te voulait, l'autre jour, ce vieux bouc de Vogt ? lui demanda brusquement Anneliese alors qu'elle lui fourrait une assiette remplie à ras bord sous le nez bien plus tard dans la semaine.
Ania était plutôt contente de partager la plupart de ses repas avec elle dans le minuscule réduit qui servait de cuisine à l'infirmerie, et toujours ravie de voir ce que Karolina et elle arrivaient à concocter au quotidien et pourtant, malgré la nourriture appétissante qu'elle venait de poser devant elle, elle sentit son estomac se nouer un peu. Elle aurait préféré qu'elle lui épargne ses questions, elle n'aimait pas beaucoup lui mentir. Son silence ne la découragea pas pour autant.
— Tu as dit qu'il souhaitait te poser des questions sur Nina, et je ne vois pas pourquoi il le ferait, reprit Anneliese avec une insistance troublante.
— Je n'ai pas le droit d'en parler, répondit simplement Ania en se doutant que cela ne suffirait pas. Vogt me l'a interdit.
— C'est vrai qu'il aime interdire tout et n'importe quoi, celui-là, commenta Anneliese. Pas de bavardages inutiles en service. Cheveux toujours convenablement attachés. Longueur de jupe réglementaire obligatoire, commença-t-elle à énumérer, ponctuant chaque affirmation d'un petit coup sec sur la table. J'ai l'impression d'être de retour au couvent.
— C'est parce que c'est un vieux militaire, supposa Ania. Comme le docteur Hoffmann. — C'est ton Hans qui doit être content, tiens, dit-elle. C'est à peine s'il n'est pas en train de se balader avec une règle pour vérifier que les ourlets ne vont pas au-dessus du genou et que la décence du peuple allemand est préservée. Enfin, quand il n'est pas occupé à prendre sa dix-septième cigarette de la journée, bien sûr. Tu sais qu'on les compte, avec Olrik, quand on n'a rien à faire ? Il a même accroché un petit tableau de semainier sur lequel il fait des encoches.
— Ah, répondit Ania, un peu perplexe. C'est pour ça que je l'entends crier « vingt-deux » ou « treize » tout le temps, alors ?
— Oui, dit Anneliese en se plaquant une main sur la bouche pour s'empêcher de rire trop fort. Mais garde-le pour toi, s'il te plaît. On s'amuse comme on peut.
Elle ne chercha pas à en savoir plus sur Vogt. Elle allait essayer, Ania le savait. Étonnant qu'elle ait attendu aussi longtemps avant de l'interroger. Anneliese était d'un naturel fouineur, le genre à se repaître de ragots et à combler des curiosités malvenues. Bien pour cela qu'elle s'entendait aussi bien avec Dahlke, qu'elle avait déjà surpris à plusieurs reprises en flagrant délit de médisance ; absolument personne n'échappait à ces deux-là, tout le monde en prenait pour son grade avec une moquerie égale. Pas plus tard qu'avant-hier, elle lui avait avoué tenir une liste secrète de surnoms que Dahlke complétait parfois dès qu'il en trouvait un et après qu'elle l'ait énumérée avec un sérieux difficilement tenable, Ania avait hurlé de rire en découvrant qu'ils désignaient Vogt d'un terme particulièrement vulgaire et disgracieux. Rire qui s'était transformé en une véritable crise d'hilarité quand Anneliese lui avait expliqué qu'elle-même avait commencé une liste d'un autre genre avec Karolina, consistant à attribuer des notes aux fessiers des soldats de Lutz lorsqu'ils se lançaient dans une grande séance de course le dimanche matin et que Dahlke avait récolté un douze sur dix ; l'enthousiasme d'Anneliese à se lever aux aurores pour observer ce tas de militaires mal réveillés trottiner en tenues blanches tout autour du plan d'eau s'expliquait maintenant un peu mieux, bien qu'elle affirmât toujours qu'elle n'y allait que pour le plaisir de prendre l'air et de profiter du couvert des arbres. Cette nouvelle lubie d'entraînement collectif, la pauvre compagnie la devait à Vogt, qui lui-même avait cédé à une insistance venimeuse de von Falkenstein. Ce dernier avait passé des heures à rabattre les oreilles de tout le monde sur la nécessité du sport pour la santé et la cohésion que la gymnastique créait et quand Vogt avait fait mine de l'envoyer balader, il avait choisi un tout autre registre, traitant les soldats de tas d'animaux domestiques feignants et gras qui ne pensaient qu'à se la couler douce près des prisonniers harassés et ç'avait fonctionné, provoquant un mélange d'enthousiasme et de contrition dans les rangs. Peu enclin à s'arracher à sa seule grasse matinée de la semaine, Dahlke s'y était retrouvé un peu à contre cœur, répandant tout un panel de commentaires très fleuris sur ce qu'il pensait vraiment de la culture sportive dispensée par un taré autrichien s'y livrant cinq jours sur sept. Et à Anneliese de le plaindre ensuite avec un air narquois qui lui faisait briller les yeux.
VOUS LISEZ
S U A H N I E B
Fiction Historique1938. Un obscur Institut nazi ouvre ses portes en pleine Forêt Noire. Pour Viktor, accusé d'infraction au paragraphe 175 du code pénal, se retrouver à la tête de ce qui ressemble plus à une ferme qu'à un centre de recherches universitaires constitu...
