Dans la confusion qu'elle connaissait toujours après un réveil brutal, elle se dit qu'elle n'avait jamais vu un tel état de maigreur. Cette pauvre créature n'avait presque plus que la peau sur les os ; elle flottait plus qu'elle ne marchait, engoncée dans une ridicule vareuse feldgrau jetée par-dessus des jupons de toile grossière. La faim avait rongé le moindre morceau de chair qu'elle avait jugé inutile, ne le lui laissant que des lambeaux, creusant ses joues et son regard. Ses cheveux ternes, qu'elle devait perdre par poignées à cause des carences, étaient dans un état de crasse encore plus lamentable que ses vêtements. Le saisissant contraste qu'évoquait sa silhouette diaphane et miséreuse au milieu de l'opulence de sa propre chambre l'emplit d'un étrange mélange de pitié et de dégoût.
— Quoi encore ? crissa-t-elle à l'adresse de Bruno.
Elle referma un peu plus solidement sa robe de chambre afin de dissimuler sa tenue de nuit. Figé dans l'encadrement, Bruno avait l'air tout aussi déboussolé que l'étrangère qui l'accompagnait.
— Je t'expliquerais une fois que j'en saurais plus, lui répondit-il avec un sourire désolé. Le télégramme n'était pas très précis, faute de place.
— Quel télégramme ? demanda-t-elle.
— Celui qu'on a reçu de Pologne, précisa Bruno en enlevant ses lunettes. Il y a une semaine.
Remarquant son froncement de sourcils, il s'empressa de prendre un air affecté.
— Oh, dit-il. J'ai oublié de t'en parler, c'est ça ?
— On dirait bien, répondit Nina, se demandant s'il s'agissait d'une simple étourderie ou d'un mensonge par omission.
— Écoute, reprit-il. Sincèrement désolé de te réveiller aussi tard, mais est-ce que tu pourrais lui faire prendre un bain, s'il te plaît ?
Nina jaugea la gamine sans rien dire. Ses yeux étaient caves et vitreux. Elle avait mal au cœur rien qu'à la regarder. Un malaise que partageait Bruno, qui avait une fille à peu près du même âge que celle-ci.
— Bien sûr, il faut que je me tape tout le sale travail, cingla alors Nina. C'est bien connu que je suis le seul personnel féminin capable de faire couler des bains. C'est pas comme si on avait un secrétariat rempli de poules sans cervelle !
Bruno encaissa sa tirade agacée sans tressaillir, l'esprit visiblement ailleurs.
— D'après ce que j'ai compris, on va éviter d'ébruiter cette présence plus que nécessaire, répondit-il avec un geste apaisant. Surtout avec Krauss parti en ville. S'il te plaît. Juste le temps que j'aille tirer cette histoire au clair.
Nina se contenta de croiser les bras sur le torse. Avec sa robe de chambre en velours bleu canard, ses pantoufles rembourrées et ses cheveux retenus par un filet, elle ne devait guère paraître impressionnante, mais il n'eut pas le culot de le lui faire savoir.
— Tirer cette histoire au clair avec qui ? demanda-t-elle.
Les lèvres pincées de Bruno lui apportèrent une réponse qui n'avait pas besoin de mots. Le mécontentement de Nina se mua peu à peu en désarroi.
— Oh Seigneur pitié, non, soupira-t-elle. Ne me dis pas qu'il est vraiment revenu.
— Je suis désolé, répondit Bruno.
Elle avait à grand-peine supporté la cohabitation forcée avec von Falkenstein lors de son arrivée à l'Institut. Quand celui-ci avait été désigné résident permanent à l'infirmerie avec le docteur Hoffmann, elle avait cru s'étouffer sous l'effet de la colère, mais Krauss n'avait pas écouté la moindre de ses plaintes. Heureusement, avec l'arrivée des petites mains de l'administratif et l'ouverture complète de l'Institut en tant que tel, le domaine était désormais assez peuplé pour ne pas qu'elle le croise inopinément, à moins de se rendre directement au bloc médical. Durant l'année et demi qu'il avait passé à exercer sur les mêmes lieux qu'elle, c'est à peine s'ils s'adressaient la parole en dehors des formalités. Ce qui n'avait pas empêché Nina de ressentir un soulagement aigre lorsque von Falkenstein avait reçu son ordre de mobilisation.
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S U A H N I E B
Ficción histórica1938. Un obscur Institut nazi ouvre ses portes en pleine Forêt Noire. Pour Viktor, accusé d'infraction au paragraphe 175 du code pénal, se retrouver à la tête de ce qui ressemble plus à une ferme qu'à un centre de recherches universitaires constitu...
