Trois semaines après son retour, il en vint presque à regretter les nuits interminables passées à cautériser des hémorragies viscérales sur le front polonais en compagnie de Dahlke. Passer d'un état d'anxiété permanent à la routine lancinante de l'Institut lui mina le moral d'une manière inattendue. Ses migraines empirèrent, lui coûtant plusieurs nuits blanches. Étrangement, il n'avait pas eu mal à la tête durant l'entièreté de sa mobilisation.
Au pavillon médical, aucun des patients ne restait pour la nuit, à moins d'avoir un membre cassé. Ce qui arrivait très rarement. Dans presque tous les cas, il s'agissait des soldats du minuscule casernement. Le petit escadron qui supervisait la sécurité, les travaux et l'entretien logistique de l'Institut était exclusivement composé de jeunots pas assez dégourdis pour mettre correctement leurs bottes, aussi maladroits que le maudit canard d'Hoffmann, capables de se mettre en danger face à une simple bouilloire qui débordait. Tout particulièrement l'engagé Gebbert, qui devait avoir personnellement offensé tous les récipients d'eau brûlante qu'il croisait, pour qu'ils se renversent aussi souvent sur ses bras. Ça l'avait fait rire les trois premières fois. À la cinquième, il s'était contenté de lui balancer la pommade en plein front sans prendre la peine de sortir de son bureau.
Travailler ici n'avait rien de bien passionnant. À part se blesser avec un coupe-papier trop aiguisé ou se brûler avec une casserole chaude, que pouvait-il bien leur arriver d'autre ? Aucune balle perdue, ici. Il avait passé tant d'heures sur le sac de frappe que les troufions avaient accroché dans leur garage qu'il portait désormais des gants en permanence pour dissimuler les marques, malgré les bandes d'entraînement. Selon les jours, ses phalanges étaient soit tâchées de pourpre, soit de bleu. Cela avait l'avantage de le distraire pour un temps mais l'empêchait d'écrire correctement. Ses ordonnances s'en retrouvaient difficilement lisibles par les préposés à la pharmacie. Quand, un matin, Hoffmann le surprit les deux mains dans un bac de glace volé aux cuisines, il comprit que s'il continuait comme ça, il allait finir par se briser une articulation et dire adieu à la chirurgie pour le reste de sa carrière. Ce n'était pas si grave. La guerre était finie. Ce n'était pas à l'Institut qu'il allait mener de grandes opérations sous scialytique. Il arrêta quand même.
Le lundi suivant, Gebbert laissa tomber une unique lettre sur son bureau et il grogna un vague merci. Encore une fois, il avait dormi moins de trois heures cette nuit-là. Se crever à la course juste avant n'y avait rien changé. Il commençait à détester son propre lit. Les quantités phénoménales de caféine qu'il gobait pour compenser n'arrangeaient sa sale gueule en rien. Entre les cernes, la tachycardie ponctuelle, les remontées d'acide et les tremblements nerveux qui lui saisissaient les mains au moment où il s'y attendait le moins, il avait l'impression de nager en permanence en plein rêve éveillé.
La lettre avait été envoyée par l'état-major de la 6e. L'adresse de l'Institut y était écrite avec un soin tout particulier. Von Falkenstein ne l'ouvrit pas, l'esprit ailleurs. Derrière la fenêtre de son bureau, qu'il laissait en permanence entrouverte afin de ne pas s'étouffer dans les miasmes de tabac, venait de passer cette grosse truie de Muller. Emmitouflée dans un large manteau, une frêle silhouette lui collait au train en trottinant. Il ne comprenait que trop bien la jalousie maladive qui lui tordait l'estomac à chaque fois qu'il voyait ces deux-là ensemble. C'était ce qui l'empêchait de dormir convenablement depuis qu'il était revenu. Il y pensait beaucoup trop pour que ce soit sain, il en avait conscience. Pour y échapper, il avait tenté de s'abrutir par l'exercice. Il avait couru si loin qu'il s'était retrouvé en plein centre du village avoisinant, à plus de quinze kilomètres de l'Institut, les pieds en sang, complètement halluciné à cause des crampes et de la souffrance. Il en avait vomi dans la fontaine éteinte près de l'épicerie, sous les regards outrés des commerçants. Ça n'avait pas suffi. Dans ses affreux moments de creux, quand son esprit ou son corps n'étaient pas occupés, quand son attention déclinait, quand il s'arrêtait de faire quoi que ce soit, ça revenait à la charge avec une force inimaginable ; la même force qui avait balancé Jensen contre le mur et soulevé Zallmann avant de lui briser le poignet.
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S U A H N I E B
Historyczne1938. Un obscur Institut nazi ouvre ses portes en pleine Forêt Noire. Pour Viktor, accusé d'infraction au paragraphe 175 du code pénal, se retrouver à la tête de ce qui ressemble plus à une ferme qu'à un centre de recherches universitaires constitu...
