Pour sûr, il ne garderait guère un souvenir brillant de son séjour au Marienhospital. Il ne compta pas le nombre de fois où il maudit cette salope d'ukrainienne de lui avoir infligé une deuxième fracture ; bien plus grave que la première, d'ailleurs, s'il en croyait l'austère médecin qui avait examiné les radiographies de son malheureux pied fracassé. Et à von Falkenstein de rajouter plus tard que son hospitalisation allait coûter une sacrée somme à la générosité allemande, comme s'il n'en était pas digne, comme s'il n'était qu'un citoyen de seconde zone qui piquait un lit à quelqu'un de plus méritant. Il n'était personne, pour eux. Un nuisible tout au plus. Il en avait plus qu'assez d'être traité de la sorte.
Marcher lui manquait au-delà du tolérable. Il détestait ce foutu fauteuil roulant. Il se sentait infirme, incapable, et cette sensation de faiblesse le rendait aigri.
Sa seule distraction fut la visite que lui rendit le docteur Augustus Vogt. Leur discussion fut aux antipodes de l'entretien triomphal qu'il s'était imaginé en s'enfuyant de l'Institut, à l'issue duquel Vogt le remerciait avec une émotion véritable pour l'opportunité incroyable qu'il venait lui offrir. L'effrayant énergumène se borna à lui infliger un interrogatoire en règle. Il s'était ramené accompagné d'un gratte-papier qui avait tapé questions et réponses à la machine dans un déchaînement bruyant qui n'avait fait que l'irriter. Il se plia pourtant à l'exercice fastidieux que lui imposa l'officier du SD. Il résuma ses déboires politiques, ce qui était inutile : ils en connaissaient les moindres détails. Il parla de sa carrière, de la chaire de linguistique appliquée qu'il tenait régulièrement à Strasbourg, puis des aléas qui l'avaient mené à s'enterrer à l'Ahnenerbe. Des fonctions qu'il occupait auprès de Krauss. Puis, quand Vogt demanda ce qu'il lui conseillait de faire avec cette sale gamine et ses aptitudes étranges, il lui dit de but en blanc qu'il valait mieux la disséquer vive et s'employa ensuite à lui expliquer que le bojeglaz devait se terrer à l'intérieur d'elle. Certes, ses examens médicaux ne révélaient rien d'anormal, mais il était persuadé d'avoir raison ; il ne pouvait en être autrement. Comment expliquer ses capacités, sinon par une difformité interne, un organe malade, des glandes mutantes qu'il leur fallait donc étudier et découper ? Il ne lui dit pas que cette idée lui avait été dictée par ses nombreux cauchemars peuplés de murmures, bien sûr. Ceux-ci ne cessaient de le tourmenter, même ici, loin de l'Institut et de son atmosphère pesante.
C'est à peine s'il parvint à arracher un haussement de sourcils à son interlocuteur. Vogt n'avait pas du tout été convaincu par ses affirmations. Cela l'avait mis dans une colère folle, même s'il s'était bien gardé de le cacher. Lorsqu'il lui avait rendu visite lors des fêtes, il s'était contenté de balayer ses paroles d'un mouvement de tête las, lui promettant d'examiner le cas de l'Ahnenerbe de plus près, ce qu'il n'avait jamais fait. Aujourd'hui encore, Bruno ne se sentait guère pris au sérieux. Après que Vogt et son preneur de notes aient quitté sa chambre, il comprit qu'il lui avait rendu visite et ne l'avait écouté que par pure politesse. Il ne jouissait d'absolument aucune crédibilité auprès de son service.
Tant pis. Il aurait temps de lui prouver ce qu'il valait lorsqu'il retournerait à l'Institut. Ce qui ne devrait pas tarder, d'après ce qui lui avait confié von Falkenstein à demi-mot. Deux ou trois semaines, tout au plus. Il saurait prendre son mal en patience d'ici-là.
*
Comme à son habitude depuis son arrivée, ce fut l'une des pimbêches en cornette blanche qui poussa son fauteuil roulant jusqu'aux douches, où elle le laissa dans les vestiaires en compagnie d'une béquille. Il refusait de se laisser déshabiller, quitte à passer plus d'une heure et demie aux sanitaires. Ne pouvant tenir debout plus de quelques minutes sur son pied valide, il prenait donc sa douche assis ; ce qu'il trouvait particulièrement humiliant, bien que personne ne se trouvât là pour assister à cette débandade – il s'arrangeait toujours pour aller se laver très tard ou très tôt dans la journée, quand les salles d'eau communes étaient encore vides. Il enleva sa chemise, plutôt satisfait de constater qu'il avait encore perdu du poids (il ne mangeait très peu depuis des mois) et était en train de se débarrasser tant bien que mal de son pantalon, s'échinant à y faire passer son plâtre, quand la porte d'entrée du vestiaire claqua.
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S U A H N I E B
Historische Romane1938. Un obscur Institut nazi ouvre ses portes en pleine Forêt Noire. Pour Viktor, accusé d'infraction au paragraphe 175 du code pénal, se retrouver à la tête de ce qui ressemble plus à une ferme qu'à un centre de recherches universitaires constitu...
