Dahlke mit longtemps à revenir. Il patienta en fumant une autre cigarette, savourant l'animation discrète régnant dans cette partie commerçante de la ville, posté sur le trottoir. Dans son dos, la gamine s'était accroupie près de la chienne pour la caresser de tout son saoul. Étonnant de voir à quel point elle appréciait ces animaux. Peut-être faudrait-il songer à lui offrir une de ces bêtes canines répugnantes. Une qui ne soit pas trop féroce, tout de même, au cas où il lui viendrait en tête de la dresser à l'attaquer, lui. Pour lui faire plaisir, il était prêt à tolérer un de ces machins à quatre pattes, à condition qu'il dorme dehors. Jamais, depuis son enfance, il n'avait supporté les chiens. Ceux de l'Institut jappaient et aboyaient systématiquement en le sentant approcher et ne se calmaient qu'une fois loin de lui. Ils se jetaient contre les grilles de leur chenil, paniqués, oreilles plaquées en arrière. Gebbert n'avait jamais pu expliquer cette attitude, lui qui était pourtant fin connaisseur de leur comportement. Celle de Vogt n'était pas une exception. Il lui suffisait de bouger un peu vite à son goût ou même de tousser pour qu'elle se mette à exhiber les crocs dans sa direction. Pourtant, de manière générale, les animaux, il les aimait. Seuls les chiens lui posaient problème. Un été, en revenant de son pensionnat pour passer les vacances avec les siens, il avait découvert que son frère, qui avait alors peut être cinq ans et demi, s'était entiché d'un chiot errant qu'il avait fini par adopter. Un sale petit cabot malingre qu'il avait nommé Lebkuchen (Herrmann avait toujours adoré le pain d'épice, et le chien était d'une teinte terreuse qui le lui rappelait). Le bâtard le suivait jour et nuit sans répit, allant jusqu'à crécher dans sa piaule au plus grand agacement des parents et se mettait à grogner, jaqueter et aboyer à chaque fois qu'il avait le malheur de rentrer dans la même pièce que le bambin. Mettre Lebkuchen à la niche dehors n'avait rien arrangé, au contraire. Séparé d'Herrmann, il hurlait à la mort et à la lune des heures durant. Un soir, cela l'avait tant agacé qu'il avait fini par décrocher le fusil du paternel et était sorti le faire taire alors que tout le monde dormait. Peut-être que tous les congénères de Lebkuchen qu'il avait rencontrés ensuite le savaient et qu'ils manifestaient ainsi leur ressentiment.
Se retournant, il surprit la chienne de Vogt laper les mains de la gamine avec un enthousiasme débonnaire et faillit lui demander si ça lui plairait de la garder. Le retour de Dahlke l'en empêcha. Celui-ci portait un paquet soigneusement emballé sous le bras, retenu par un ruban ocre et orné d'une fleur en papier, détail qui jurait d'une manière bizarre avec son allure générale. Il paraissait assez content de lui-même, ce qui allait lui épargner un énième reproche sur son comportement à l'intérieur de la boutique.
— Vous avez mis du temps, dit-il.
— Ah, oui, répondit Dahlke avec un mouvement du menton qui pouvait passer pour des excuses. J'ai demandé à utiliser le téléphone. Ma femme et ma belle-mère sont descendues en ville hier. Je voulais demander des nouvelles.
— Fallait les inviter à déjeuner.
Non pas qu'il veuille spécialement rencontrer toute la fratrie de Dahlke, mais de son avis, la gamine ne fréquentait pas assez de femmes au quotidien. Il y avait une éducation qu'elles seules pouvaient lui transmettre.
— C'est fait. Il n'y aura que Renate, par contre. Sa mère n'aime guère les gargotes, elle va se contenter de l'amener au seuil. Non pas que ça me dérange. Je l'ai toujours soupçonnée de ne pas me trouver assez sérieux pour sa fille.
Ils se remirent en marche, suivis par la gamine et son animal d'adoption.
Lors de son passage chez Vogt, Dahlke l'avait suffisamment bassiné avec la fameuse Renate pour qu'il soit curieux d'enfin la rencontrer. Il espérait que la gamine et elle noueraient un contact correct. Renate était femme de SS, et enceinte, de surcroît. Un excellent exemple à suivre. Avec un peu de chance, ça la ferait sérieusement réfléchir sur son propre avenir.
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S U A H N I E B
Fiksi Sejarah1938. Un obscur Institut nazi ouvre ses portes en pleine Forêt Noire. Pour Viktor, accusé d'infraction au paragraphe 175 du code pénal, se retrouver à la tête de ce qui ressemble plus à une ferme qu'à un centre de recherches universitaires constitu...
