Rina, 13 ans se replonge dans ses souvenirs de famille via les cartes postales qu'elle écrivait enfant avec son frère de quelques années plus âgé.
Elle redécouvre leur complicité, les moments marquants de leur histoire mais également des parties de...
Assise sur la chaise, je n'écoute pas le cours que débite le professeur devant moi. Mon regard est vide, mon cœur, mon corps, mon esprit le sont aussi. Nous sommes le 8 mai 2005, Kei nous a quitté depuis maintenant 6 mois, je croyais avoir fait mon deuil et je pensais m'en sortir.
J'étais pleine de bonne volonté, de motivation, mais tout disparaît dès lors que je me lance dans quelque chose. Mon regard passe d'un élève à l'autre, observant leurs actions, les micro contractions des muscles de leurs visages qui en disent si long sur leurs émotions. Je regarde mon visage dans le reflet de mon téléphone : la peau grise, les yeux vides, de profonds cernes, et rien, pas un mouvement de sourcils, pas un pli autour de ma bouche ou de mon nez. Comme si j'avais été redémarrée après un bug, je suis une toile vierge d'émotions.
Je me sens couler au plus profond de mon être, descendre dans les abysses obscures dont je ne sais pas me sortir. Son visage souriant apparaît devant mes yeux dès lors que je ferme les paupières. Je frisonne et regarde par la fenêtre : la pluie s'abat sur la ville depuis maintenant une semaine. Je retourne au collège un à deux jours par semaine et fais le reste à distance. Je lève la main et demande à sortir, les professeurs n'envoient même plus de mots à ma mère, elle ne les regarde pas, je sors de la salle avec mon sac de cours, devant les regards pleins de jugement de mes camarades de classe. Je sors sous la pluie et lève les yeux vers le ciel, cherchant la réponse à une question que je ne connais même pas.
C'est cela que je ressens, un immense vide et un immense besoin, mais besoin de quoi ? Plus je me pose de questions moins je trouve de réponses, plus je me torture l'esprit plus je le vois, son regard, ses bras autour de moi, son odeur, sa voix, sa chaleur. Une larme coule sur ma joue, se mélangeant aux centaines de gouttes d'eau qui détrempent ma tenue.
J'enfonce mes écouteurs dans mes oreilles pour me séparer du monde bourdonnant qui m'entoure, je lance des regards mauvais à tous ceux qui croisent mes yeux noisettes. J'ai envie de leur crier de partir, de ne pas me regarder comme ça, et également envie qu'ils me prennent dans leurs bras, qu'ils me disent que tout ira bien.
Je continue de marcher, laissant le torrent de mes pensées entretenir le mal de tête qui me ronge depuis des heures. Je suis épuisée, de sourire face à ma mère, de rire devant mes amis, de suivre les cours, de faire des efforts devant tous. Les larmes continuent de couler et la pluie les dissout. Je marche sans m'arrêter, doucement, frôlant les gens, fixant mes pieds pour ne pas croiser leurs regards pleins de pitié. Je ne veux pas de leur pitié, je veux une solution à ce mal qui me ronge, à ces ombres qui s'agrippent un peu plus à moi chaque jour qui m'empêche de bouger.
Je presse la manche de mon pull pour l'essorer, le froid s'insinue dans mes vêtements trempés, ma peau frissonne sans cesse, je me sens presque vivante lorsque mon corps lutte pour survivre. Je marche dans ce monde vide de sens, vide de lumière depuis son départ. Et pourtant, ses paroles tournent dans mes pensées, le Toman, ses amis, moi, notre mère. Je devrais être présente pour eux tous, mais qui sera présent pour moi si lui n'est pas là ?
Les souvenirs des cartes postales défilent devant mes yeux et je serre les clés passées à mon cou à m'en faire mal à la paume de main. Il était toujours avec moi, puis il a trouvé une seconde famille, je lui en ai voulu et je suis partie à mon tour, pour quoi faire ? Le rendre jaloux ?
J'étouffe un sanglot et lève les yeux : je suis devant la gare. Une vague de vie glisse doucement dans mes veines et me force à regarder le panneau d'affichage : Tokyo départ dans 3 minutes.
Je cours jusqu'à la voie et entre dans le wagon, le train démarre quelques instants plus tard, l'eau qui dégouline de mon corps s'écrase sur la moquette. J'attrape mon téléphone et achète rapidement un billet avec quelques difficultés dues à l'eau qui tombe de mes doigts pour s'écraser sur l'écran.
Je m'aventure dans un wagon et leurs regards tombent sur moi, la pitié, le dégoût, la moquerie, je fais demi tour et entre dans les toilettes. L'odeur infecte me provoque un haut-le-cœur. J'enlève mon pull en veillant à ne toucher aucune partie du mobilier ou du sol et l'essore au dessus de la cuvette. Je réitère l'opération avec mes chaussettes et mon t-shirt. J'enfile à nouveau le t-shirt et cherche un wagon le plus vide possible.
Une fois assise j'étend mes maigres possessions sur le minuscule chauffage. Les minutes et les heures défilent par la fenêtre. Cet aspect apaisant qu'avait le train en compagnie de mon frère a été remplacé par une simple habitude et de l'ennui.
Je touche mes chaussettes à moitié sèches et les enfilent avant de regarder l'état de mon pull : humide et chaud, je grimace face au parfait mélange désagréable que j'enfile.
Les freins du train grincent, je reste fixe face à la porte, pensive : pourquoi suis-je venue ici ?
En sortant de la gare je laisse mes pieds me guider à travers la ville, je passe dans la ruelle où mon frère m'a défendu, par les escaliers dans lesquels nous jouions l'été, le parc dans lequel j'avais appris à faire l'arbre droit. Mon regard se promène sur les bribes de passé qui s'offrent à moi.
Ma main se pose sur le portail en fer rouillé et je pousse la porte, la tête basse je m'écarte pour laisser passer un groupe de jeunes gens, nous échangeons un regard compatissant tandis qu'ils sortent. Je passe dans les allées bordées de pierres tombales, la pluie tombe toujours, mes cheveux sont dégoulinants quand je m'arrête face à leurs noms : Kenny Baji 1971-2001 Keisuke Baji 1990-2005
Je m'agenouille face à eux et reste silencieuse.
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Je me suis rendue ici par réflexe, car mes pas me mènent à eux lors de mes nuits blanches et même depuis l'autre bout de la région. Eux, eux, toujours eux qui tournent dans mes pensées. Je frappe la pierre du poing. Un gémissement m'échappe et je pleure tout mon saoul durant de longues minutes sous la pluie glaciale. Je relève mes yeux rougis et sors la photo de mon frère et ses amis tout en la protégeant avec mon torse, je respire profondément avant de la ranger et me racle la gorge :
"Papa, Kei, ça va aller. C'est qu'une mauvaise passe. Ça arrive m'a dit le psy. Papa n'écoute pas s'il te plaît. Kei, je vais faire ce que tu m'as demandé d'ailleurs tiens je t'ai ramené des Peyoung Yakisoba. Je me dis que si ton second vient il se sentira moins seul. Tes lettres m'ont beaucoup touché, je les relis le soir. Je t'aime aussi. Je vais veiller sur ton trésor puisque tu leur as donné ta vie. Et oui papa, je vais veiller sur maman aussi. Ne vous inquiétez pas les gars, je vais tenir le bateau des Baji. Enfin c'est plutôt une barque, et qui coule mais je vais écoper et reboucher les trous. Je vous aime. Kei, reste avec moi pour l'éternité s'il te plaît."
Mon coeur se serre quand je commence à manger la moitié des nouilles en silence. Je referme proprement le paquet et me lève, m'incline doucement face à eux et tourne les talons.
Je m'appelle Rina Baji, j'ai 13ans, bientôt 14 et en l'espace de quatre ans j'ai perdu mon père et mon frère. Je m'appelle Rina Baji, j'ai 13ans et je sens que mes ombres intérieures me dévorent.