Chapitre 2.2 - Vera

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Je suis sur le point d'affronter ma mère, certes, mais je ne suis pas pressée. Moi qui marche si rapidement d'habitude, je me surprends à presque pouvoir faire l'inventaire du nombre de chewing-gums collés sur les routes pavées glissantes.

Parce que c'est comme ça, Paris. Bruyant. Bourré d'individus qui ne pensent qu'à leur petite et misérable personne. Sale. Humide. Et encore, aujourd'hui, j'ai de la chance, il ne pleut pas. Moi qui ai vécu dans plus d'une vingtaine de villes différentes à travers le monde, je sais parfaitement de quoi je parle. Même Nuuk, la capitale du Groënland, demeure plus chaleureuse que Paris.

Laure n'a pas tort lorsqu'elle affirme qu'il faut être né à Paris, ou touriste de moins d'une semaine, pour aimer cette ville. Moi même, je me suis fait berner lors de mon premier séjour. Oui, sous certains aspects, Paris a su me fasciner un jour, je l'admets. Tant d'un point de vue architectural, historique, qu'emblématique. Mais une fois qu'on a fait le tour... c'est l'envers du décor qui a de quoi nous rendre typiquement parisien : morose, nerveux, pressé, individualiste, stressé... Il vaudrait mieux que je ne m'étende pas plus longuement sur le sujet... D'autant que j'arrive déjà à l'angle de mon immeuble.


Je n'aurais jamais cru pouvoir regretter de ne pas habiter au quarante-deuxième sans ascenseur, un jour... Sauf qu'il arrive des moments dans la vie où on se doit d'assumer ses actes. Rez-de-chaussée ou non, il est temps d'affronter une situation délicate. C'est donc avec le plus misérable des entrains que je progresse le long de mon couloir. Cet endroit censé m'être familier me fait l'effet d'être de mèche avec ma mère. Il est plus lugubre que d'habitude, le traître ! Les néons n'éclairent pas non plus de la même façon. Eux aussi font parti du complot...

Je suis devant la porte de chez moi. Je comprends désormais ce que ressentent les coupables sur le point de se faire appeler à la barre, lors de leur procès. Excepté que dans mon cas, personne ne me défendra, et je serai condamnée d'office à la sentence maximale. Il ne me reste plus qu'à découvrir quelle en sera la teneur... Bizarrement, je n'ai pas hâte.

Quelle sensation étrange que d'appuyer sur la détente du flingue que l'on s'auto-braque dessus (j'ouvre la porte d'entrée délicatement).

J'aurais cru la douleur de la brûlure instantanée (ma mère ne m'attend pas sur le perron).

J'ai peur d'avancer, pour finalement me rendre compte que j'en suis incapable. La vérité c'est que malgré toute la rancœur que j'ai pu accumuler vis à vis du comportement de ma mère... je ne supporte pas l'idée de la décevoir. Certes, elle a de gros problèmes psychologiques, ça explique bon nombre de ses réactions pour le moins excessives. Mais ça ne l'excuse pas complètement non plus. Arrive un moment où jouer le punching-bag me pèse.

Ces dernières réflexions m'encouragent à sortir de ma torpeur. Voilà que je déboule dans le salon telle une résistante de guerre sur le point d'assumer fièrement sa condamnation à mort. Et c'est là que, contre toute attente...

— Bonjour ma chérie ! me lance la grande Lisa Perez, tout sourire, comme si de rien n'était.

L'expérience a su m'apprendre à rester constamment sur mes gardes avec cette bombe à retardement qui me tient lieu de figure maternelle. Et à en juger par les yeux exorbités de Laure, je ne suis pas la seule à ne pas être dupe.

— Salut, je réponds en tâchant d'agir le plus naturellement possible.

Je dépose mon sac à bandoulière sur mon fauteuil de bureau. Ma veste vient le rejoindre aussitôt. J'évite soigneusement ma mère du regard.

— Je crois qu'on a quelques petites choses à se dire toutes les deux, commence-t-elle d'une voix douce, avec des pincettes.

Je me méfie encore plus de ses pincettes. Je préférerais qu'elle me hurle dessus une bonne fois pour toute, et m'accable de toutes les injures existantes dans les trois langues que nous parlons toutes deux couramment. Mais non. Elle joue la carte de la fausse pacifiste. La tension est à son comble. J'étouffe. Qu'est-ce que je suis censée répondre à ça ?

KhapyphisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant