Chapitre 6.4 - Hori

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Je me présente une demi-heure après le nouveau jour dans le bureau de mon supérieur, Ounamon. C'est un homme de taille moyenne, la cinquantaine, ancien membre de la Garde, affecté à la direction des opérations.

— Ah, Hori. J'imagine que tu dois être.... Impatient, non ?

Probablement quelque part entre « impatient » et « très impatient » mais, bien entendu, je n'en laisse rien paraître. Je souris et réponds :

— En effet.

Il rit :

— Alors allons-y. Suis-moi.


Nous parcourons quelques couloirs et nous arrêtons devant une salle vitrée. Enfin, elle semble vitrée de l'extérieur, mais la paroi est composée d'une matière qui ne permet de voir que dans un sens. Elle ressemble à un bête mur, vu de l'intérieur. C'est une salle de repos, presque nue à l'exception d'un lit. Et sur ce lit dort la jeune archéologue que j'ai ramenée des décombres.

— Cette fille est moins amochée que ses copains, donc on va commencer les interrogatoires avec elle. Inutile de te dire que... Ces Rastwys ne repartiront jamais de Khapyphis. Mais tant que nous n'aurons pas terminé de tous les interroger, nous ne pourrons pas les affecter dans la cité, ni les laisser vadrouiller partout. Donc... Il nous faut des gens pour les surveiller — les protéger aussi, le cas échéant, même si je doute que quiconque fasse quoi que ce soit contre ces Rastwys. Tu le sais, la population est relativement bienveillante à leur égard et les gens se montreront tolérants et pacifiques.

Je vois où il veut en venir, mais avant que j'aie pu ouvrir la bouche, il continue:

— Nous l'interrogeons. On en tire tout ce que l'on peut. Et ensuite... On te la confie. Emmène-la où elle veut aller, au sein de la cité, répond à ses questions de la façon qui te semble la meilleure, mais surtout... Surveille-la et tente d'en apprendre plus. 

«L'avantage de l'interrogatoire, c'est que la drogue utilisée rend les sujets dociles et doux comme des moutons... Mais si nous ne posons pas les bonnes questions, nous n'aurons jamais les réponses. Alors que, lucide, elle pourrait bien nous fournir des informations essentielles, sans vraiment le vouloir. Bref, par la suite nous lui trouverons, comme aux autres, un emploi, et ils feront partie des nombreuses personnes portées disparues dans le désert.

— Je croyais que les interrogatoires étaient sans faille.

— Sans faille, le système d'interrogation l'est, mais en abolissant la malignité, l'entêtement et le côté rebelle de l'interrogé, on perd certaines informations. Disons... Que ces problèmes disparaîtront quand nous saurons lire, sans erreur, dans les cerveaux humains.

Je sais que ce jour n'est pas si loin. Les scientifiques et ingénieurs de Khapyphis ne sont pas des savants fous, ni des bouchers. Ils n'expérimentent pas sur les Rastwys que nous capturons et Khapyphis n'a jamais connu de guerre, synonyme de développement intense. Malgré tout, la stricte sélection des habitants originels a fait de Khapyphis un monde indépendant du reste. Notre technologie — quoi que différente, nous nous en rendons compte à présent, de celle des autres peuples— a toujours quelques siècles d'avance.

— Pour en revenir à la fille... Pour l'instant, nous la maintenons endormie. Nous procéderons à l'interrogatoire aujourd'hui, mais nous avons encore besoin d'un peu de temps pour former le responsable. En attendant, tu vas venir avec moi jeter un coup d'œil aux objets que les archéologues avaient emportés. Beaucoup sont en mauvais état, mais... Nous avons tout récupéré.


Une autre enfilade de couloirs et nous débarquons dans une longue salle, où s'affairent une dizaine de personnes. Sur une énorme table, au milieu, s'étalent des restes de matériel et d'outils divers. Des alcôves dans le mur contiennent des objets soigneusement triés et étiquetés.

Une femme portant une tenue blanche vient à notre rencontre et nous explique—enfin explique à Ounamon— la méthode de tri qu'ils ont appliqué.

— Les outils dont nous connaissions déjà l'existence, ou dont l'utilité était évidente, ont été placés de côté après avoir été répertoriés. Ceux qui sont hors d'usage, ou nouveaux pour nous, sont toujours sur la table.

Je m'approche de la table quand un homme m'arrête et me demande d'activer mon Ishyk pour des raisons de sécurité et d'hygiène. Je m'exécute.


Les objets utilisables, mais non classifiés, ont été placés à un bout de la table. Leur état va ensuite décroissant, jusqu'à l'autre côté, où l'on aperçoit des vagues masses difformes ou calcinées.

Mon regard s'arrête sur une arme. Un pistolet, celui-là même qui a été utilisé pour me tirer dessus. Je le soulève, le soupèse et l'examine sous toutes ses coutures. Comme les autres gardes d'élite, j'ai été formé au maniement des armes à feu utilisées par les Rastwys, mais je n'en avais jamais vu une telle que celle-ci.

Ounamon me rejoint et examine à son tour l'arme.

— La forme et les matériaux utilisés sont inhabituels, je fais. On dirait qu'il est conçu pour être plus léger. Par contre, l'utilisation globale...

Je retire le chargeur. les côtés en sont transparents.

— Jamais vu des balles comme ça, fait remarquer Ounamon. Passe-le moi.

Il retire précautionneusement une cartouche et la fais rouler dans sa paume.

— Des balles non létales. Regarde la forme et la matière utilisée. Elles ne sont pas supposées pénétrer dans la cible, juste l'atteindre durement.

— Non, je pense que c'est plus que ça. La partie située derrière la tête elle-même... Je n'avais jamais vu un tel système. On dirait une... Une pile.

Un des hommes et la femme responsable de l'analyse nous rejoignent avec de quoi démonter le projectile. Nous arrivons assez rapidement à comprendre de quoi il retourne : la balle doit heurter violemment sa cible, ce qui conduit à une libération d'énergie. Suffisamment pour assommer durablement un homme.

Ounamon soulève alors un aspect de la chose qui complique légèrement la situation :

— Pourquoi un archéologue chercherait-il à tirer sur quelqu'un et à l'assommer ? Pour le capturer ?

— Peut-être s'agit-il d'une réglementation, intervient l'autre homme. Peut-être que les seules armes que l'on peut acheter légalement dans le commerce sont maintenant non létales ?

— Choix peu judicieux s'il en est, fait remarquer la femme. L'énergie libérée par la balle peut très facilement être multipliée par mille. Si un projectile ainsi modifié touchait un humain, son cœur s'arrêterait. On obtiendrait ainsi une arme qui tue à chaque coup.

— Si plusieurs armées en sont équipées, on ne peut pas se reposer aveuglément sur l'Ishyk pour résister aux balles tant que des tests approfondis n'ont pas été conduits ! je lance.

— C'est bon de ce côté-là, me rassure mon supérieur. Nos derniers rapports en date indiquent toujours une utilisation d'armes conventionnelles au sein de quatre-vingt-dix-neuf pour-cent des armées et ils ont été fait hier soir. Ce truc doit être quelque chose de nouveau. Mais si ce n'est que la partie émergée de l'iceberg, on peut compter sur d'autres surprises atroces de la part des Rastwys.

— Ce qui n'explique pas comment un archéologue posséderait une arme, disons, secrète, dit le scientifique.

— Non et c'est bien cela qui m'inquiète, répond Ounamon.


Les autres objets, du moins ceux qui sont encore en bon état, ne révèlent pas grand-chose. Des instruments de mesure, des instruments de positionnement, des instruments de communication. La seule chose que nous puissions faire, dans l'immédiat, c'est les comparer aux instruments emportés par les précédentes expéditions.

— Le matériel, il deviendra quoi après ? je demande.

— Archivé, me répond mon supérieur.

Je grimace, venant de penser à quelque chose :

— Et si elle... Si la fille veut récupérer quelque chose ?

Ounamon fait une moue dubitative.

— Je suppose que ça dépend du quelque chose. Faudra voir. Et d'ailleurs... Je pense que l'interrogatoire va bientôt commencer.  

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