Chapitre 9.2 - Vera

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Nous avons droit au grand jeu. Hori a sorti l'artillerie lourde avec cet engin de huit, peut-être dix places ? Derrière les commandes de ce machin, il a l'air d'un gamin en train de tester son cadeau de Noël tout neuf. Je me surprends à me moquer de lui pour la énième fois de la journée. Ça va finir par devenir une habitude. Je dois faire attention à ça. Hori ne doit surtout pas m'inspirer ce genre de chose. Il reste mon geôlier avant tout. Je suis censée lui en vouloir et me méfier constamment de lui. Je me reprends sagement.

— Quand on pense qu'absolument tout ici est alimenté par le soleil uniquement, s'émerveille Miguel. Je suis en admiration !

— Ça n'a pas toujours été le cas, lui souffle Ounamon.

Ah ? Ounamon s'avère bien plus intéressant que son sous-fifre. Je suis toute ouïe. Le trajet s'annonce instructif.

— Notre technologie, celle des champs répulseurs tout particulièrement, est assez récente. Avant ça, nous dépendions de moyens très rudimentaires pour vivre. Comme l'électricité, par exemple. Mais notre consommation comportait trop de risques compte tenu de notre mode de vie sous terre. Et les puits de lumière — qui demeuraient notre unique source solaire — ne suffisaient pas.

— Quand vous dites que c'est « récent », vous entendez quoi par-là ? interroge Miguel.

— Trois siècles.

Je manque m'étouffer avec ma propre salive.

— Trois siècles ? tonne mon oncle aussi interloqué que moi. Mais est-ce que vous vous rendez compte qu'il y a trois siècles, nous, nous en étions à peine au stade de la découverte de l'électricité ?

— Et encore..., j'avoue sans grande fierté.

— La taille de la cité et notre discipline nous permettent de nous concentrer sur l'essentiel, explique Ounamon. Sur notre confort de vie, notre bien-être et sur celui des générations futures.

C'est aussi simple que ça... Autant dire qu'on a de quoi se prendre une claque face à cette réalité. Ounamon n'a rien avancé de profondément inaccessible, pourtant. Il n'empêche qu'il a imposé le respect. Que répondre à ça ? Que dans nos vaines tentatives, nous, les Rastwys, étions tout autant concernés par notre prochain ? Que nenni ! Nos bouquins d'histoire l'attestent tristement. À part enchaîner les guerres, je vois mal quelles ont été nos principales motivations. Le pouvoir, l'argent, la colonisation, les luttes de territoires, de religions, de divergences d'opinions... Sans omettre qu'il n'y a qu'à admirer notre somptueuse couche d'ozone pour constater les dégâts de notre préoccupation pour l'environnement.

Ce long silence est lourd de sous-entendus. Mes pensées ne doivent pas être très éloignées des leurs. Ce qui nous met davantage la pression vis à vis de nos missions respectives, à Miguel et moi.

Aussi confortable fut ce trajet, je suis heureuse de constater l'arrêt du véhicule. J'ai hâte de commencer à me rendre utile, pour une fois.

— C'est ici que vos chemins se séparent, annonce Ounamon en nous désignant Miguel et moi.

— Je te retrouve dans quelques jours, quand j'en saurais davantage, me précise mon oncle.

— Secoue bien Legreffier de ma part ! j'insiste.

Il me gratifie d'un clin d'œil avant de s'éloigner avec Ounamon. Me voilà donc à nouveau seule avec mon geôlier personnel.

— Suis-moi ! m'ordonne-t-il presque aussitôt.

Naturellement, quand le maître n'est plus là, c'est avec plaisir qu'on exerce l'abus de pouvoir sur de la chair fraîche Rastwy...

— Il va vraiment falloir que tu fasses un effort sur tes réflexions, Vera, me sermonne-t-il sans prendre la peine de se tourner vers moi pendant que nous marchons. Si tu crois que je ne t'entends pas râler à chacune de mes directives, tu te trompes.

KhapyphisOù les histoires vivent. Découvrez maintenant