Zut.
J'ai glissé.
Le trait de khôl, jusque-là droit et bien dessiné, s'est étalé en une tache noire en dessous de mon œil.
Je tente de rectifier les dégâts, en pestant contre la seule partie de la Cérémonie du Solstice qui m'obligera à enlever mon masque à l'effigie de Montou, et qui me force donc à me maquiller. Comme pour chaque cérémonie.
D'un autre côté, l'effet est vraiment sympathique. Sans vouloir me vanter, j'ai un physique plutôt agréable, et un beau visage. Le khôl donne de la profondeur à mon regard.
Mais quand même... Après tant d'années d'évolution et d'améliorations, certaines choses sont toujours aussi... Peu pratiques. Et je ne dis pas ça uniquement pour justifier ma maladresse.
Bon. Le résultat est satisfaisant. Je repose les divers produits à leur emplacement et me dirige vers l'entrée de mon chez-moi, en attrapant au passage mon masque et mon khépesh que j'avais posés sur un meuble.
J'ouvre la porte. L'air, malgré l'heure matinale, commence à se réchauffer, mais il est encore frais. La lumière du soleil, filtrée, réverbérée, illumine déjà la cité.
J'enfile mon masque. Si, de l'extérieur, il semble peu pratique, peu adapté à ma morphologie, tel un vrai masque d'apparat, ce n'est qu'une impression. Il a été moulé d'après ma tête et il ne réduit ni mon ouïe ni mon champ de vision —de l'intérieur, il est comme transparent. Ma vue ne se limite donc pas, comme on pourrait le croire, aux deux yeux de faucon de Montou.
Il possède même un filtre à air, juste au cas où. En fait, il ressemble beaucoup à nos casques de combat, sauf qu'il est plus décoratif, bien entendu.
Je ferme la porte et me dirige vers mon Shawaxy. « Shawaxy », c'est le nom générique donné aux appareils volants personnels, qui sont en général beaucoup moins performant que les appareils de combat.
Côté forme, le mien s'apparente à une motomarine rastwy. C'est là leur seul point commun, car ne fonctionnant pas à l'essence, il est silencieux et ne rejette pas de polluants dans l'air — l'une des nombreuses différences entre les Rastwys et nous.
Il faut dire que leur mentalité est juste insupportable. Ils n'ont jamais cessé de se battre, de polluer la Terre. Même maintenant, en 2020 de leur calendrier, la moitié d'entre eux se vante d'être parvenue au faîte de l'évolution alors que l'autre meurt de faim et de maladies...
Pour en revenir au Shawaxy, le mien est composé d'iby, l'une des pierres artificielles aux propriétés spéciales inventées au fil du temps. Elle est grise, solide, et conductrice d'Atornw, l'énergie de base qui circule dans tout Khapyphis et qui est obtenue à partir du soleil. Dans le cas de mon Shawaxy, le surplus d'Atornw qui n'alimente pas les répulseurs est redirigé vers la surface de l'iby, où il se dissipe, créant des formes et arabesques d'une couleur jaune très caractéristique.
Je m'assieds derrière les commandes, pose ma main droite sur la plaque centrale. Instantanément, l'énergie fluctue, l'appareil ronronne et s'élève sur place d'une vingtaine de centimètres.
Je déplace mes mains de chaque côté de la plaque centrale, sur les dalles de commande, et le Shawaxy avance, doucement d'abord, puis accélère en montant à plusieurs dizaines de mètres de haut tandis que je me penche en avant pour ne pas perdre en aérodynamisme.
La Cérémonie commencera sur la place centrale de Khapyphis, à environ trente kilomètres de chez moi. J'y serai en dix minutes.
J'aime bien voler. La sensation est grisante, les rues défilent au-dessous de moi, les bâtiments ne sont que des taches floues qui entrent et sortent rapidement de mon champ de vision. Mais je n'ai pas parcouru un kilomètre depuis mon point de départ que, déjà, un sifflement se fait entendre dans mon oreille et se propage dans les os de ma mâchoire.
Je prends la communication :
— Hori ? m'interpelle la voix d'un des coordinateurs logistique de la Garde d'élite. On a une urgence, une intrusion dans le secteur sud-ouest, apparemment dans les anciennes chambres de lancement. L'analyse ADN indique des humains, ils ont dû tomber dans l'un des puits. Vois s'ils ont déjà pénétré plus loin, où s'il nous suffira d'aller les y... repêcher.
— Compris, je réponds.
Je ralentis le Shawaxy de manière à pouvoir prendre un virage serré et me dirige droit vers le secteur désigné, en quittant l'axe de circulation standard.
Des Rastwys ? Dans les puits de lancement ? L'idée me ferait presque rire... Si toute intrusion n'était pas traitée avec le plus grand sérieux. Une intrusion signifie une faille, une faille signifie un risque au niveau sécuritaire. Je me demande quand même comment ils ont fini dans ces puits, et surtout quelles idées leur ont traversé la tête pour qu'ils s'y intéressent, au départ.
Je file à une allure soutenue, et alors que je vois déjà la fin des quartiers d'habitation et distingue nettement la paroi rocheuse qui entoure la ville, un bruit indistinct autour de moi me pousse à réduire ma vitesse. Le bruit se précise. Les sirènes d'alerte.
Bon, apparemment, pas besoin d'aller les chercher, il semblerait que nos invités aient décidé de pousser l'audace et l'exploration un peu plus loin. Trop loin.
Je les soupçonne d'être des scientifiques. Il y en a eu beaucoup, des égyptologues, des archéologues, des chercheurs divers, qui sont venus au-dessus de nos têtes, à la surface, et qui ont tenté de percer notre secret. Si j'ai raison, ils n'ont probablement pas des moyens extrêmement étendus, en termes de puissance de déconstruction. Et ces puits de lancement ont beau être désaffectés depuis des siècles, ils sont loin d'être entièrement vétustes. J'espère donc que les intrus ne parviendront pas directement dans Khapyphis.
Je passe en coup de vent au-dessus de l'imposante fontaine qui recouvre presque entièrement la place carrée Est, et quelques secondes plus tard je pose mon Shawaxy au pied de la gigantesque rampe de chargement donnant accès aux quais. Les grandes portes des anciens puits de lancement se trouvent au bout de ces derniers dans la paroi de pierre.
Je m'élance sur la rampe et en quelques secondes je suis sur le quai. Je vois d'autres soldats y monter, à plusieurs centaines de mètres, mais le signal lumineux, rouge, signalant la position des intrus de l'autre côté du mur, est plus proche de moi.
Je rappelle le centre de coordination :
— Central ? Ils n'ont pas pénétré dans la cité. Mais ils sont directement de l'autre côté, près de ma position, dans la chambre de chargement.
— Gardez cette entrée, nous envoyons des unités les cerner par derrière en utilisant les autres portes.
— Bien reç...
Je n'achève pas ma phrase. Une explosion consume la porte et le quai manque s'effondrer sous mes pieds tandis qu'un bruit aussi intense que violent déchire l'atmosphère, puis une boule de feu s'élève, accompagnée d'un épais nuage de fumée, et des débris viennent pleuvoir autour de moi.
Le coordinateur se reprend quand je lui décris rapidement la scène :
— Le plan change. Allez-y de front, neutralisez-les. Personne ne doit s'échapper. Les renforts arrivent.
Quel plan magnifique.
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Khapyphis
Science FictionÉgypte, 2020. Une petite équipe d'archéologues, guidée par l'intuition de Vera Perez - une jeune femme au passé trouble - fait une découverte extraordinaire qui pourrait mener l'humanité toute entière à une nouvelle aube... ou la conduire à sa pert...
