Chapitre 40.

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Il fait les cent pas devant le grand et triste bâtiment. Il doit rentrer, mais... il ne veut pas. Depuis quelques semaines, il craignait ce moment, qui a fini par arriver. Il souffle un bon coup, écrase sa cigarette contre le mur de pierres, arrange un peu son manteau gris, et franchit le portail grinçant.

Il pénètre dans la salle, et s'assied en attendant son frère. L'envie de repartir lui donne des fourmis dans les jambes et lui retourne l'estomac. Et l'autre le rejoint, un grand sourire jovial dessiné lèvres, si semblable au sien. Il se lève pour l'enlacer un bref instant, mais ne cesse de fuir son regard.

-Alors, gamin, t'as avancé ma chambre ?

Tant d'innocence qu'il s'apprête à briser.

-Yaël ? Hé, qu'est-ce que t'as ?

Au moins, il parvient à retenir ses larmes. C'est déjà ça. Il prend une longue inspiration. Tu peux le faire. Tu peux le faire. Tu peux le faire.

-Faut... faut que tu me promettes de rester calme, d'accord ?

-Ouais, bien sûr.

Sa jambe droite tressaute de son plein gré et il fait craquer les articulations de ses doigts sous la nervosité. Son aîné commence à imiter ses gestes, commençant à devenir anxieux en voyant le jeune homme ainsi.

-C'est maman, elle a fait des examens médicaux, et... ils ont trouvé quelque chose. Elle... elle a un cancer du sein.

Ça fait bizarre de prononcer ces mots à voix haute, et à quelqu'un qui est directement concerné. Ethan lui avait immédiatement montré son soutien, parce qu'il n'avait vu sa mère qu'une fois et qu'il était juste inquiet pour lui. Mais là, voir un visage se décomposer, voir des yeux s'écarquiller, voir des mains trembler, voir son frère s'effondrer, c'est un sentiment terrible. Il a l'impression que le monde vient de s'abattre sur eux.

-Elle a eu une opération avant-hier. Et apparemment, ils ont tout enlevé donc elle ne risque plus rien. Normalement. Mais les médecins pensent qu'il faudra quand même faire une chimio, au moins en prévention.

Et puis son frère se met à pleurer. Il n'éclate pas en sanglots, ni hoquette, mais il pleure silencieusement, laissant simplement les larmes rouler sur ses joues. C'est pas un gars qui pleure beaucoup, son frère. Même à sa condamnation, il n'a pas pleuré. Alors c'est une étrange sensation de se rendre compte que son modèle n'a pas une armure en béton.

-Pourquoi est-ce qu'elle devra se taper une chimio, s'ils ont tout enlevé ?

Sa voix est faible, cassée. C'est pas mon frère. C'est un inconnu qui me fait face. Mon frère est fort, intouchable. Ce gosse brisé d'apprendre le cancer de sa mère n'est pas mon frère.

-Il y a toujours un risque, on n'est jamais sûrs de rien.

-Et pourquoi elle n'est pas venue me le dire d'elle-même ?

-Elle était trop fatiguée pour monter.

-Et pourquoi elle n'était pas foutue de me le dire au téléphone ?

-Elle n'en avait pas le courage.

-Alors elle a demandé à un gamin de dix-sept ans de m'en parler !

-Noam, s'il te plaît !

Tu penses que ça m'atteint pas ou quoi ? Tu penses que je suis insensible ? Moi aussi, j'ai envie de chialer, moi aussi j'en veux à la Terre entière parce que c'est injuste que ça arrive à ma mère qui n'a rien demandé, qui a toujours fait du mieux qu'elle pouvait, qui n'a jamais mérité ce putain de cancer. Tu sais qu'à part mon père, j'ai été la première personne au courant ? Tu sais que si je l'ai appris, c'est parce que j'ai découvert ses putain de médocs, parce que j'ai laissé ma curiosité prendre le dessus ? Tu sais que sinon elle me l'aurait pas dit avant plusieurs semaines ? Tu sais que j'ai osé en parler qu'à un seul ami ? Tu sais que je me suis entraîné pendant des heures pour venir te le dire en face ? Tu sais que mes pensées s'orientent toujours vers ce putain de cancer ? Je sais pas si un jour je vais vraiment m'en remettre, j'ai l'impression que ce sentiment d'impuissance ne va jamais me laisser. Parce que ouais putain, je suis tous les jours près d'elle, d'accord, mais je suis aussi utile qu'un meuble ! Je sais jamais quoi faire, et à quel moment, alors je me contente de faire celui qui s'en fout un peu, celui que ça n'atteint pas trop. Les gens de la famille m'appellent parfois, et me demandent comment je me sens, si j'arrive à supporter, si c'est pas trop dur pour moi. Et puis comme un imbécile je hausse les épaules en répondant que oui ça va, que comme ils ont tout enlevé c'est pas grave, qu'au final, je suis pas inquiet. Je fais celui qui va bien putain, mais sérieux, qui va bien en apprenant que la femme qui l'a mis au monde a un cancer ? J'ai pleuré, quand j'ai dû l'annoncer à mon ami. J'ai pas pu m'empêcher de pleurer. J'ai tout le temps envie de pleurer, parce que ça me fait peur le mot cancer. Le mot cancer, il fait peur à tout le monde. Parce que plein de gens meurent du cancer. Plein de gens le battent, bien sûr, mais en général on ne retient que ceux qui en meurent. Je sais que maman va le battre, parce que c'est une battante et qu'elle a fait des examens au bon moment. Mais si elle les avait fait dans un an, ou deux, hein ? Ç'aurait été beaucoup plus grave, et là, elle aurait pu y rester. Et qu'est-ce que j'aurais fait, moi, sans ma mère, hein ? Qu'est-ce que tu aurais fait sans elle, et qu'est-ce que papa aurait fait ? On aurait été trois cons, incapables de se débrouiller seuls. Et tu sais le pire ? Juste avant que j'apprenne pour son cancer, j'avais rassemblé mes idées et je me sentais prêt à lui parler de ma situation. T'imagines, si j'avais pas été aussi curieux ? T'imagines, si j'avais pas remarqué ses médicaments et si j'avais pas cherché à savoir ce que c'était ? Quelques heures après avoir su pour son cancer, sa seule fille lui aurait dit qu'elle se sentait garçon au fond d'elle, qu'elle ne supportait plus son corps et qu'elle voulait être considérée au masculin. Elle ne s'en serait pas remise. J'ai failli lui en parler putain, et maintenant tout mon courage s'est envolé, je ne me sens plus capable de le lui dire, et je ne sais pas si j'en serai capable un jour. Et puis c'est horrible à la maison, l'atmosphère pue le cancer, les conversations tournent autour du cancer, l'avenir se mélange au cancer. Et j'en peux plus, moi, j'ai dix-sept ans, j'ai juste dix-sept ans, je suis trop jeune pour comprendre cette merde, je suis trop grand pour l'ignorer mais je suis trop petit pour le supporter.

L'Ouragan d'Étoiles Des histoires addictives. Découvrez maintenant